Voir les informations
La communauté chinoise de Houaphan : héritages historiques et dynamique contemporaine
Senior Researcher

(université de Cologne - Institut für Sozialanthropologie)

Même si la province de Houaphan, dans le nord-est du Laos, ne partage pas de frontière avec la Chine, cette région montagneuse du Laos a toujours été liée aux réseaux commerciaux chinois de longue distance. Ceux-ci reliaient les vallées fluviales de Houaphan à la Chine à travers les vallées des fleuves Noir et Rouge, dans l’actuel nord-ouest du Vietnam, et vers l’ouest à travers les montagnes avec Luang Prabang et d’autres villes le long du Mékong. Les marchands chinois contrôlaient les routes commerciales et cultivaient des réseaux économiques et politiques locaux dans cette région ethniquement hétérogène. De plus, certains Chinois se livraient à l’exploitation minière ou, souvent après des mariages mixtes locaux, s’établissaient comme simples agriculteurs1.

Cet article explore l’histoire de la présence chinoise à Houaphan, en mettant l’accent sur les tensions avec l’administration coloniale française naissante. En 1914, l’assaut mené contre le poste colonial de Sam Neua – alors capitale de la province de Houaphan – par un groupe ethniquement hétérogène placé sous commandement chinois, mit en relief l’intensité des rivalités pour le contrôle économique et politique de cette zone frontalière de l’Indochine française, où s’entrecroisaient les influences chinoise, vietnamienne, siamoise et, depuis la fin du XIXe siècle, française2. Dans ce billet, je discuterai de l’héritage historique de la communauté chinoise de Houaphan et identifierai les tendances actuelles et les orientations potentielles de la recherche que j’envisage de mener.

Les Chinois dans le Houaphan précolonial et au début de la colonisation

Le médecin et voyageur français Paul Néis notait en 1885 que les communautés lao et tai des hautes terres de la frontière nord payaient non seulement le tribut aux royaumes siamois et vietnamien, mais aussi à la Chine, « qui ne les empêchait pas d’être sans cesse dévastées par les bandes chinoises irrégulières que l’on connaît dans ce pays sous le nom de Hôs3 ». De fait, vers 1870, les « pavillons jaunes » (des bandes chinoises reconnaissables à leurs bannières jaunes4) prirent le contrôle de certaines parties de la région de la rivière Noire et des régions montagnardes laotiennes telles que Houaphan. Leurs attaques coïncidèrent avec un soulèvement des populations locales de l’ethnie Khmou (connu dans les chroniques siamoises sous le nom de révolte des Kha Cheuang) et entraînèrent la dévastation et la migration d’une grande partie de la population5.

En 1886, les Siamois reprirent le contrôle de la région6 avec l’aide d’un chef chinois renégat - « actuellement habitant Muong Het [Meuang Et, situé le long des routes caravanières menant à Son La par la rivière Noire] », comme le nota le commissaire français Monpeyrat en 18957. Les Français avaient alors établi de bonnes relations avec la cour laotienne de Luang Prabang et, en 1893, ils arrachèrent aux Siamois le contrôle des territoires laotiens situés à l’est du Mékong, y compris les régions montagneuses comme celle de Houaphan. Les Français voyaient en effet un grand potentiel économique dans les ressources naturelles telles que les produits forestiers, les cornes d’animaux et, surtout, l’opium, mais ils restaient méfiants à l’égard des hommes d’influence chinois restants – dont certains étaient d’anciens seigneurs de guerre – qui occupaient des positions clés le long des principales routes commerciales reliant Houaphan aux plaines vietnamiennes8.

photo de trois personnes en noir et blanc

Marchand yunnanais à côté de deux Hmong ; Sam Neua dans les années 1920. Source : Jean Foropon, La Province des Hua-Phan (Laos), Hanoi, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1927.

Comme ailleurs dans les régions frontalières sino-laotiennes ainsi que dans les villes laotiennes situées le long du Mékong, les Chinois faisaient partie intégrante du tissu social de la province de Houaphan depuis le début du XXe siècle. Un récit colonial datant des années 1920 résume ainsi la situation des Chinois à Houaphan : « Les Chinois, originaires pour la plupart du Yunnan, qui résident au chef-lieu [Sam Neua], assurent à peu près exclusivement, au moyen de chevaux de bât et en utilisant le très mauvais chemin Chobo-Sophao-Sam-Neua, le ravitaillement des fonctionnaires et des boutiquiers annamites de la province. Ils évacuent par la même voie : stick-laque, benjoin et caoutchouc achetés par eux dans le pays, concurremment avec les trafiquants laotiens venus de Luang Prabang et quelques commerçants annamites du Thanh Hoa9 ».

Pour les administrateurs coloniaux français, les Chinois représentaient à la fois un risque potentiel pour la sécurité et une concurrence économique. Au début du XXe siècle, les Français avaient mis en place la régie coloniale de l’opium et avaient interdit le commerce illégal de l’opium par les Chinois, qui passait souvent par des intermédiaires locaux tai et lao10. Les activités commerciales chinoises furent donc criminalisées et considérées comme de la contrebande. D’autres mesures légales visant à contrôler les Chinois en Indochine française furent prises, notamment la classification des marchands chinois comme « étrangers » ne disposant que de droits limités dans la colonie, et l’obligation de porter des documents et d’obtenir des licences commerciales spécifiques. Le Résident supérieur du Laos recommandait alors à tous les commissaires gouvernementaux et délégués : « ... une surveillance extrêmement rigoureuse sur tous les étrangers et particulièrement les Chinois, qui passent ou viennent s’établir sur votre territoire11 ». La manière dont l’administration coloniale restreignit alors la mobilité des Chinois par arrêté est tout aussi remarquable : « Art. 6. - Tout Chinois arrivant au Laos est tenu de se présenter immédiatement au Commissariat ou à la délégation de la localité dans laquelle il désire se fixer ; il y fait sa déclaration de résidence et est immatriculé sur un registre tenu à cet effet. Art. 7. - Tout Chinois désirant changer définitivement de résidence ou s’absenter momentanément de la province ou de la délégation où il est immatriculé, doit en faire la déclaration au Commissaire du Gouvernement ou au Délégué12 ».

En 1914, un groupe armé composé de trente-deux Chinois et d’environ quarante Tai Dam (ou « Tai Noirs », un groupe linguistique Tai-Kadai, qui constitue le groupe ethnique dominant dans les districts de Muang Et et Xieng Kho [liés au bastion Tai Dam de la vallée de la rivière Noire au Vietnam par des relations de parenté et commerciales])13 attaqua le poste français de Sam Neua. Cet épisode d’escalade violente peut être interprété comme la conséquence directe de l’ingérence coloniale dans les configurations politiques et économiques locales. Il s’inscrivait plus largement dans les mouvements de troubles qui affectaient la région septentrionale de Phongsaly ; lesquels ne prirent fin qu’en 1916, lorsque les derniers groupes armés se rendirent aux Français ou se replièrent vers le Yunnan.

photo couleur de document d'archive

Documents coloniaux sur la présence chinoise à Houaphan.

L’attaque de Sam Neua en 1914

Selon de nombreuses lettres et rapports, le groupe mixte sino-tai susmentionné réussit à piller Sam Neua, le 11 novembre 1914, s’emparant de 40 kg d’opium et de 100 000 piastres. Le commissaire Lambert fut blessé par balle et brutalement exécuté le lendemain14. Son adjoint, Nivou, put s’échapper avec l’aide d’un notable laotien de Sam Neua et de quelques soldats vietnamiens composant la garde-indigène. Leang San, l’un des meneurs qui aurait agi au nom des dirigeants de la révolution républicaine chinoise, décréta alors la « libération de la province d’Ai Lao » (ancien nom des territoires laotiens dans les chroniques chinoises et vietnamiennes) et promit la paix et la bonne gouvernance. Les paysans laotiens, dont beaucoup s’étaient réfugiés dans la forêt, furent invités à retourner cultiver leurs champs.

Immédiatement après l’attaque, les Chinois organisèrent la fortification de Sam Neua avec l’aide de coolies locaux (terme péjoratif désignant les journaliers), dont de nombreux Khmu (un groupe ethnique austro-asiatique), qui recevaient une rémunération de 0,20 piastre par jour. Certains notables laotiens semblèrent s’arranger avec le pouvoir chinois et reçurent en échange de leur coopération les titres de « Phanya » (titres qui étaient fréquemment attribué par le royaume de Luang Prabang), leur promotion étant couronnée d’un généreux salaire prélevé sur le trésor français. D’autres populations tai (de la région de Xieng Kho, au nord de Houaphan), plusieurs groupes de Chinois armés provenant de différentes régions de Houaphan et quelques commerçants chinois non armés de la province voisine de Xieng Khouang se rendirent à Sam Neua pour rejoindre le mouvement qui résista pendant un court moment aux contre-attaques françaises.

carte de Houaphan

Province de Houaphan, dans le nord-est du Laos.

Lorsque les dirigeants chinois décidèrent d’évacuer Sam Neua – en fait pour se diriger vers Son La au Tonkin où ils subirent une attaque décisive des troupes coloniales et des Tai Dam loyalistes – le groupe comptait 208 Chinois, soit à peu près le nombre de résidents chinois dans un rayon de 60 km. Les Français, s’attendant à un soulèvement général de la population chinoise dans tout le nord du Laos et au Tonkin, mobilisèrent davantage d’infanterie vietnamienne en amont, en utilisant les routes et les lignes télégraphiques nouvellement construites. Le 29 décembre, deux compagnies de tirailleurs du Tonkin sous commandement français occupèrent Sam Neua et trouvèrent la ville complètement abandonnée par les assaillants.

Ces derniers s’étaient alors déplacés vers Xieng Kho et Meuang Et, où les Chinois avaient donné une partie de l’argent dérobé à Sam Neua à l’ancien chef de Xieng Kho (destitué par les Français quelques mois auparavant) et à son entourage anti-français, notamment pour payer la nourriture et la main-d’œuvre nécessaires à la marche prévue sur Son La. C’est là qu’ils furent finalement vaincus par les troupes coloniales et se dispersèrent progressivement vers Dien Bien Phu et la rivière, avant de s’enfuir vers le Yunnan ou de se soumettre aux Français. Le 15 janvier 1915, selon le gouverneur général Vollenhoven : « la bande n’existe plus en tant que force organisée15».

Dynamiques multiethniques et interprétations historiques

Bien que les sources françaises attribuent majoritairement la responsabilité du soulèvement à une « piraterie ordinaire » chinoise16, supposément encouragée par les trafiquants d’opium, les documents coloniaux révèlent également l’implication active d’acteurs lao et tai du nord de Houaphan, région où se concentraient plusieurs axes commerciaux stratégiques. Au lieu de tenir compte des répressions coloniales, les commentateurs attribuent plutôt la responsabilité des troubles à la Première Guerre mondiale et aux « agitateurs annamites en relation avec les Allemands expulsés d’Indochine17 ». À cette époque, l’administration coloniale française était de fait confrontée à une crise d’autorité, comme le souligne Philippe Le Failler qui note l’attentisme des notables locaux tai et lao, qui se gardaient bien de prendre parti dans ce conflit qui s’intensifiait18. Geoffrey Gunn adopte une perspective politico-économique plus large et examine les événements dans le contexte des troubles qui secouèrent la Chine après 1911, interprétant l’incident de Sam Neua comme une révolte « républicaine » chinoise qui offrait une autorité politique alternative à celle de la colonisation française19. Cependant, Geoffrey Gunn ignore largement la dimension multiethnique de l’événement. Selon Philippe Le Failler, les 48 coupables traduits en cour martiale comprenaient 24 Chinois, 9 Tai, 5 Laotiens, 4 Muong, 2 Khmu et 4 Kinh20.

L’historiographie laotienne contemporaine replace le soulèvement dans le contexte de la « lutte de libération » du « peuple multiethnique laotien » (pasason lao banda phao)21. L’ouvrage historique de référence de la République démocratique populaire lao, Pavatsat lao, n’ignore pas l’élément chinois et l’intègre dans la longue durée de cette lutte, notamment pour promouvoir l’image de Houaphan comme berceau de la révolution laotienne. Ici, l’historiographie de la République  Démocratique Populaire lao (RDPL) fait explicitement référence au « peuple lao, en particulier aux groupes ethniques Tai Dam et Ho » qui luttèrent contre l’exploitation coloniale22. Ainsi, si la présence chinoise est bien reconnue, elle se trouve toutefois réduite à une minorité nationale par l’emploi de l’ethnonyme « Ho » – lequel renvoie en réalité à un groupe spécifique d’origine chinoise au Laos (voir l’article de Grégoire Schlemmer dans cet atelier) –, ce qui a pour effet de détourner l’attention de la communauté chinoise transnationale active dans les zones frontalières du Laos, de la Chine et du Vietnam.

photo en couleur de statue représentant un homme et une femme

Statue représentant la catégorie ethnique « chinois-ho », Sam Neua 2024.

Comme je l’ai déjà évoqué ailleurs, le récit colonial des « pirates chinoises » envahissant le pays est trompeur23. D’une part, le mouvement était de nature multiethnique, comprenant notamment des notables laotiens privés de leurs droits, originaires de Xieng Kho, qui en voulaient aux Français. D’autre part, certains membres chinois étaient de simples commerçants et résidents de longue date de Houaphan, parfois mariés à des locaux, ou métis, faisant ainsi pleinement partie du tissu social de cette région marquée par une forte diversité culturelle. Les dossiers judiciaires relatifs à cette affaire mentionnent, par exemple, l’arrestation d’un commerçant du Yunnan qui avait des épouses tai à Sam Neua et dans la province voisine de Thanh Hoa (Annam), ainsi que celle d’un « métis » sino-laotien marié à la sœur de l’un des rares participants de l’ethnie lao au soulèvement anticolonial. Ces éléments témoignent de l’étendue des réseaux locaux et de l’intégration des populations chinoises dans le tissu social local – des dimensions que l’administration coloniale avait largement négligées.

La stratégie plus large de l’administration coloniale visant à « débloquer » le Laos24 s’est vraisemblablement accompagnée d’efforts visant à « bloquer » en Indochine toute tentative d’influence économique et politique chinoise – voire siamoise. Dans ce contexte, de nouvelles mobilités sont apparues, destinées à en restreindre d’autres. En particulier, les restrictions imposées sur le commerce par le monopole colonial se heurtèrent à la résistance non seulement des commerçants chinois, mais également des élites tai et lao locales, qui cherchaient à tirer parti des nouvelles configurations sociopolitiques à la frontière coloniale, elles-mêmes issues de l’intervention d’acteurs chinois et français. Malgré l’escalade de 1914, les acteurs chinois ont continué à jouer un rôle économique central dans la région, demeurant actifs dans le commerce et diverses activités marchandes tout au long des vicissitudes du XXe siècle.

Trajectoires de la communauté chinoise de Houaphan jusqu’à aujourd’hui

La collaboration entre les Chinois et plusieurs notables tai et lao au début du XXe siècle témoigne de l’efficacité, au moins temporaire, de la démonstration de pouvoir politique chinoise dans la région. La mort du commissaire Lambert réaffirma sans doute la crise de l’autorité française et ouvrit de nouvelles marges de manœuvre à certains notables ambitieux, mécontents de l’ingérence française dans la gouvernance locale. Toutefois, l’administration française pouvaient encore s’appuyer sur la loyauté de l’élite tai de Son La, qui avait tiré avantage des précédents remaniements politiques et avait ainsi empêché le mouvement de se transformer en un soulèvement anticolonial à grande échelle dans la vallée de la rivière Noire25. Certains des meneurs se replièrent finalement vers le nord de la province de Phongsaly, où les troubles ne furent entièrement réprimés par les autorités françaises qu’en 1916.

Si certains Chinois furent emprisonnés ou se réfugièrent au Yunnan, d’autres parvinrent à demeurer à Houaphan et conservèrent même des positions économiques de premier plan. À la fin des années 1920, Sam Neua comprenait un « quartier sino-annamite » – le recensement faisant état de 70 Chinois et 150 Vietnamiens sur une population provinciale de 40 000 habitants – aux côtés des quartiers européens et laotiens, formant le cœur commercial de la ville26. La position des Chinois à Sam Neua demeurait toutefois ambivalente, comme l’illustre un rapport de l’administrateur colonial Antoine Boutin :

« Bien que peu nombreux aux Houa-Phan, les Chinois et les Annamites en constituent l’élément actif et y détiennent tout le commerce. Les premiers surtout assuraient jusqu’ici le ravitaillement et l’écoulement des produits de la province : stick-laque et benjoin principalement, et en profitaient pour exploiter honteusement les indigènes. Ils étaient, pour ainsi dire, le “mal nécessaire”. Bien qu’à peine ouverte à la circulation, la route Samneua-Hanoï a déjà permis aux principaux acheteurs de benjoin de venir traiter directement avec les producteurs. La fin de la période des vaches grasses a donc sonné pour les Chinois27 ».

Ce commentaire dédaigneux occulte l’importance économique persistante des Chinois dans le Laos colonial, alors même que les fonctionnaires coloniaux français reconnaissaient l’importance de leurs réseaux commerciaux : « … si la brusque interdiction de pénétrer et de circuler dans le Haut-Laos leur était imposée, on risquerait de causer une sérieuse perturbation dans les transactions commerciales de toute cette région28 ». Les commerçants chinois des zones frontalières du nord continuèrent ainsi à développer des réseaux à longue distance qui reliaient les hautes terres reculées du Laos au Yunnan ainsi qu’au bassin du Mékong, où le commerce était historiquement dominé par des marchands chinois des deux rives, en lien étroit avec des maisons de commerce chinoises établies à Bangkok, échangeant des produits forestiers contre des biens de consommation importés29. Il est également notable que l’administration française continua à maintenir les Chinois au sommet des hiérarchies racialisées en Indochine, soulignant la permanence de leur rôle économique malgré la rhétorique coloniale de marginalisation30.

Contrairement à la période des années 1910, les Chinois ne jouèrent pas un rôle significatif dans la lutte anticoloniale, bien que le Vietminh ait bénéficié du soutien du tout jeune État communiste chinois, tandis que les nationalistes chinois cherchèrent également refuge dans les régions montagneuses frontalières entre la Chine et l’Asie du Sud-Est après 1949. À partir des années 1940, Houaphan devint l’un des foyers du mouvement révolutionnaire laotien, appuyé de manière décisive par le soutien militaire des Vietnamiens. Dans le même temps, les Chinois intégrés localement continuèrent de résider à Houaphan et de constituer une élite commerciale, malgré les bouleversements révolutionnaires affectant la région ; en 1959, ils étaient encore 500 sur une population totale de 3 000 habitants, dans la ville de Sam Neua31. Cependant, après la révolution communiste de 1975, les Chinois constituèrent une part importante de la population réfugiée du pays, le nouveau régime les considérant comme une classe urbaine petite-bourgeoise de commerçants et boutiquiers urbains. Au début des années 1980, à la suite du départ massif d’ouvriers chinois employés dans la construction routière, conjugué à la troisième guerre d’Indochine et du refroidissement des relations entre le Laos et la Chine, seule une infime partie des plus de 40 000 Chinois qui vivaient autrefois au Laos sont restés dans le pays32.

photo d'un hôtel rouge sur un fond jaune

Sanctuaire chinois pour les esprits des ancêtres, Sam Neua,  2019.

Malgré l’exode massif, certaines familles chinoises locales demeurèrent dans la petite ville de Sam Neua ; ils mirent leur identité chinoise en sommeil et firent ensuite partie des pionniers qui relancèrent leur activité après les réformes économiques de la fin des années 1980, ouvrant magasins et maisons d’hôtes, à l’instar de ce qui se produisit dans l’ensemble du Laos33. C’est peut-être la raison pour laquelle, comme je l’ai appris grâce à des entretiens d’histoire orale menés ces dernières années, ces familles revendiquent aujourd’hui leur appartenance au « peuple multiethnique laotien » (pasason lao banda phao), en tant que Chinois, et non en tant que « Ho » ou sous toute autre catégorie officielle du recensement national laotien des cinquante groupes ethniques34. De même, les Chinois de la province de Houaphan mettent en avant leur contribution à la « lutte de libération nationale laotienne » telle qu’elle est représentée dans l’historiographie officielle de la RDP Lao35. Dans ce cadre, le soulèvement de 1914 constitue un élément clé de la mémoire collective locale, inscrit dans le récit des luttes menées lors des deux guerres d’Indochine, lorsque Houaphan est devenu le berceau de la révolution laotienne.

Perspectives

Dans le nord du Laos, et plus particulièrement à Houaphan où j’ai conduit mes enquêtes, il existe un fort sentiment d’appartenance à la nation laotienne, malgré l’ancienneté des réseaux transfrontaliers chinois et les liens culturels persistants avec la Chine. Parallèlement, les familles d’origine chinoise, quasiment indistinguables de leurs voisins lao et tai après des générations de mariages mixtes et d’intégration, continuent de maintenir des rites inscrits dans le domaine sociocosmologique chinois. Les autels chinois, parfois installés dans un coin de boutique, constituent ainsi l’un des rares marqueurs visibles de cette « sinité36 ». La catégorie vague de phao chin ho (« ethnie chinoise-ho »), représentée par une statue dans le « Parc du patrimoine culturel » de Sam Neua – qui expose également des statues de couples en costume traditionnel symbolisant les différents groupes ethniques de Houaphan – apparait comme une tentative artificielle de catégorisation. Elle échoue cependant à rendre compte de la complexité et de l’ambiguïté de l’héritage sociopolitique et culturel chinois dans la région.

photo en couleur d'une rue avec des grues

Chantier pour un centre commercial chinois, Sam Neua, 2024.

En 2024, j’ai observé à Sam Neua un chantier d’envergure dans le centre-ville : la construction, sans précédent, d’un complexe hôtelier et commercial de plusieurs étages. Quelques années auparavant, l’ouverture d’un nouveau marché avait déjà marqué une réorientation économique vers la Chine. Ces signes constituent les manifestations les plus visibles de l’influence croissante de la Chine cette région frontalière entre le Laos et le Vietnam de la « relation spéciale » entre le Laos et le Vietnam, où l’une des premières troupes révolutionnaires avait été créée en 1949 avec le soutien décisif du Vietnam, marquant le début d’une longue collaboration militaire, politique, et aussi économique37.

Si les commerçants vietnamiens dominent toujours certains secteurs, les biens de consommation en provenance de Chine, les petits commerçants et, plus récemment, les investisseurs chinois témoignent d’une présence et d’une influence économique croissantes dans cet ancien bastion révolutionnaire. À première vue, ces transformations paraissent moins radicales que les interventions chinoises intensifiées dans le nord-ouest du Laos (comme le décrit Jade Thavixay dans cet atelier), mais elles exercent néanmoins une empreinte croissante sur le paysage urbain et la société de Sam Neua.

Retracer les vicissitudes historiques de la petite communauté chinoise de Houaphan constitue l’une des principales ambitions de mon projet dans le cadre du programme EE-LaoViet. Par ailleurs, j’étudierai la vie quotidienne des anciennes et nouvelles générations de cette communauté, en abordant les activités économiques, les pratiques culturelles et les interactions avec d’autres groupes ethniques dans cette province culturellement hétérogène du Laos. Au sein du collectif de recherche de cette coopération franco-allemande, les nouvelles dynamiques des relations entre le Laos et la Chine sont analysées à la lumière des rencontres, interactions et mobilités historiques qui structurent le quotidien des différentes communautés dans les zones frontalières. Une question centrale portera également sur la manière dont la petite communauté chinoise établie de longue date à Sam Neua appréhende cet héritage historique, en relation avec les dynamiques plus récentes introduites par une nouvelle génération d’entrepreneurs et d’investisseurs chinois.

    Déplier la liste des notes et références
    Retour vers la note de texte 23160

    1

    Jean Foropon, La Province des Hua-Phan (Laos), Hanoi, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1927, p 21, 29-30 ; Roland Meyer, Le Laos, Hanoi, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1930, p. 237-8 ; voir aussi Anthony Reid, « Chinese on the Mining Frontier in Southeast Asia », Chinese Circulations : Capital, commodities, and networks in Southeast Asia, Durham, E. Tagliacozzo & Wen-Chin Chang, 2011 ; Vanina Bouté dans ce numéro.

    Retour vers la note de texte 23161

    2

    Voir Oliver Tappe, « A Frontier in the Frontier : Sociopolitical Dynamics and Colonial Administration in the Lao‑Vietnamese Borderlands », The Asia Pacific Journal of Anthropology, vol. 16, n.° 4, 2015, p. 368–387 ; Oliver Tappe, « Frontier Friction : Colonial infrastructures, Chinese (im-)mobility, and the attack on Sam Neua (NE Laos) in 1914 », History and Anthropology, vol. 35, n.° 5, 2023, p. 1176–1197.

    Retour vers la note de texte 23162

    3

    Paul Néis, « Voyage dans le Haut Laos », Le Tour du Monde 1885, p. 48. En 1900, le cartographe irlandais James McCarthy affirme que le nom Ho/Haw était utilisé pour désigner les commerçants chinois à Luang Prabang « et lorsque les commerçants pacifiques ont cédé la place à des brigands de la même nationalité, le nom Haw leur a naturellement été attribué » (James McCarthy, Surveying and Exploring in Siam, Londres, John Murray, 1900, p. 44 ; voir Grégoire Schlemmer dans ce numéro pour une discussion sur la catégorie diffuse « Ho »).

    Retour vers la note de texte 23163

    4

    Voir Bradley Camp Davis, Imperial Bandits : Outlaws and Rebels in the China-Vietnam Borderlands, Seattle, Washington University Press, 2017 ; Philippe Le Failler, La Rivière Noire. L’intégration d’une marche frontière au Vietnam, Paris, Éditions CNRS, 2014.

    Retour vers la note de texte 23164

    5

    Les Khmou, qui parlent une langue austroasiatique, constituent la plus grande minorité ethnique du Laos. Dans le recensement colonial, ils étaient parfois classés sous les termes péjoratifs kha (serf ; en référence à la relation asymétrique avec les groupes parlant le tai-lao) et phou thoeng (montagnard). Après les soulèvements des années 1870 et 1880, les Khmou ont apparemment « repris le joug » (Antoine Boutin, « Monographie de la province des Houa-Phan », Bulletin des Amis de Laos, n°1, 1937, p. 94). Durant la seconde guerre d’Indochine, ils constituèrent une partie importante des troupes révolutionnaires communistes du Pathet Lao.

    Retour vers la note de texte 23165

    6

    Le royaume de Luang Prabang (actuel Laos) est devenu un vassal du puissant royaume voisin du Siam au XVIIIe siècle.

    Retour vers la note de texte 23166

    7

    Jean Monpeyrat, Monographie du territoire des Ua phan thang hoc, Aix-en-Provence, Archives nationales d’outre-mer, ANOM INDO GGI 26509, 1895.

    Retour vers la note de texte 23167

    8

    Voir Émile Lefèvre, Un voyage au Laos, Paris, Plon, 1898.

    Retour vers la note de texte 23168

    9

    Jean Foropon, La Province des Hua-Phan (Laos), Hanoi, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1927, p. 21.

    Retour vers la note de texte 23169

    10

    Voir Chantal Descours-Gatin, Quand l’opium finançait la colonisation en Indochine, Paris, L’Harmattan, 1992.

    Retour vers la note de texte 23170

    11

    Circulaire, 8 février 1916. Résident Supérieur du Laos aux commissaires locaux (ANOM RSL E4).

    Retour vers la note de texte 23171

    12

    Bulletin administratif du Laos, février 1919, p. 47-48 : Arrêté organisant les congrégations chinoises au Laos.

    Retour vers la note de texte 23172

    13

    Voir Philippe Le Failler, La Rivière Noire. L’intégration d’une marche frontière au Vietnam, Paris, CNRS Éditions, 2014 ; Pierre Petit, History, Memory, and Territorial Cults in the Highlands of Laos : The Past inside the Present, Londres, Routledge, 2020.

    Retour vers la note de texte 23173

    14

    Ces descriptions et d’autres descriptions de l’attaque s’appuient sur les principales sources d’archives suivantes, extraites des Archives nationales d’outre-mer (ANOM) à Aix-en-Provence : Rapport, 4 janvier 1915, par Rougier, administrateur délégué à Hoi Xuan/Annam (ANOM GGI 40708) ; Rapport du 12 janvier 1915 du commissaire Drouot au résident supérieur du Laos (ANOM GGI 40708) ; Télégramme du 5 décembre 1914 du commissaire de Luang Prabang au résident supérieur du Laos (ANOM RSL/Q1) ; Rapport, 20 novembre 1914, de Vu Duc Vuong à la direction des postes et télégraphes à Hanoï (ANOM GGI 40709) ; Rapport, 5 février 1915, du gouverneur général de l’Indochine, Vollenhoven, au ministre des Colonies (ANOM GGI 40706).

    Retour vers la note de texte 23174

    15

    Rapport, 5 février 1915, de Vollenhoven au ministre des Colonies (ANOM GGI 40706 ; voir aussi Philippe Le Failler, La Rivière Noire. L’intégration d’une marche frontière au Vietnam, Paris, CNRS Éditions, 2014).

    Retour vers la note de texte 23175

    16

    Rapport, 5 février 1915, de Vollenhoven au ministre des Colonies (ANOM GGI 40706).

    Retour vers la note de texte 23176

    17

    Paul Le Boulanger, Histoire du Laos Français, Paris, Plon, 1930, p. 356.

    Retour vers la note de texte 23177

    18

    Philippe Le Failler, La Rivière Noire. L’intégration d’une marche frontière au Vietnam, Paris, CNRS Éditions, 2014, p. 308.

    Retour vers la note de texte 23178

    19

    Geoffrey Gunn, « Rebellion in Northern Laos : The Revolts of the Lu and the Chinese Republicans (1914-1916) », Journal of the Siam Society, vol. 77, n°1989, p. 61-66.

    Retour vers la note de texte 23179

    20

    Philippe Le Failler, La Rivière Noire. L’intégration d’une marche frontière au Vietnam, Paris, CNRS Éditions, 2014, p. 303.

    Retour vers la note de texte 23180

    21

    Voir Oliver Tappe, « Shaping the National Topography: The Party-State, National Imageries, and Questions of Political Authority », in Vanina Bouté & Vatthana Pholsena (dir.), Changing Lives in Laos: Society, Politics, and Culture in a Post-Socialist State, Singapore, National University Press of Singapore, 2017, p. 56-80.

    Retour vers la note de texte 23181

    22

    Ministère de l’Information et de la Culture, Pavatsat lao (dukdamban – pachuban) [Histoire du Laos (des temps anciens à nos jours)], Vientiane, Imprimerie nationale, 2000, p. 606.

    Retour vers la note de texte 23182

    23

    Oliver Tappe, « Frontier Friction : Colonial infrastructures, Chinese (im-)mobility, and the attack on Sam Neua (NE Laos) in 1914 », History and Anthropology, vol. 35, n° 5, p. 1176–1197.

    Retour vers la note de texte 23183

    24

    Voir Louis Butault, « Comment débloquer le Laos », Revue Indochinoise, oct 1913, p. 409-423.

    Retour vers la note de texte 23184

    25

    Voir Philippe Le Failler, La Rivière Noire. L’intégration d’une marche frontière au Vietnam, Paris, CNRS Éditions, 2014.

    Retour vers la note de texte 23185

    26

    Jean Foropon, La Province des Hua-Phan (Laos), Hanoi, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1927, p. 10-11, 36.

    Retour vers la note de texte 23186

    27

    Antoine Boutin, « Monographie de la province des Houa-Phan », Bulletin des Amis de Laos, 1, p. 98.

    Retour vers la note de texte 23187

    28

    Bulletin administratif du Laos, April 1918, p. 162-163 : Lettre du Résident Supérieur au Laos « à Messieurs les Commissaires du Gouvernement du Haut-Mékong, Luangprabang et Commandant du 5e Territoire Militaire en communication aux Commissaires du Gouvernement Sam-Neua et Xiengkhouang ».

    Retour vers la note de texte 23188

    29

    Roland Meyer, Le Laos, Hanoi, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1930, p. 24.

    Retour vers la note de texte 23189

    30

    Philippe Le Failler, La Rivière Noire. L’intégration d’une marche frontière au Vietnam, Paris, CNRS Éditions, 2014, p. 328, 339.

    Retour vers la note de texte 23190

    31

    Joel Halpern, The Role of the Chinese in Lao Society, Santa Monica, Rand Corporation, 1961, p. 31.

    Retour vers la note de texte 23191

    32

    Martin Stuart-Fox, Simon Creak & Martin Rathie, Historical Dictionary of Laos, Londres, Bloomsbury, 2023, p. 90-92.

    Retour vers la note de texte 23192

    33

    Voir Danielle Tan, Chinese engagement in Laos : Past, present, and uncertain future, Singapore, ISEAS, 2015 ; Simon Rowedder, Cross-border traders in northern Laos : Mastering smallness, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2022; Paul-David Lutz, « Revolutions of Rice – Agrarian Acceleration and Modernist Metanarratives among ‘Indigenous’ Peasants in Laos », Anthropological Forum, vol. 35,n.° 1, 2025, p. 24-51; voir aussi les articles de Vanina Bouté et Simon Rowedder dans cet atelier.

    Retour vers la note de texte 23193

    34

    L’identité chinoise ici fait référence à la nationalité (son sat) plutôt qu’à l’ethnicité (son phao ; voire Grégoire Schlemmer dans cet atelier). Pour remédier à cette confusion, les autorités locales de Houaphan ont créé la catégorie « chin ho » afin d’inclure différents groupes d’origine chinoise.

    Retour vers la note de texte 23194

    35

    Ministère de l’Information et de la Culture, Pavatsat lao (dukdamban – pachuban) [Histoire du Laos (des temps anciens à nos jours)], Vientiane, Imprimerie nationale, 2000 ; Oliver Tappe, « Shaping the National Topography : The Party-State, National Imageries, and Questions of Political Authority », in Changing Lives in Laos : Society, Politics, and Culture in a Post-Socialist State, Vanina Bouté & Vatthana Pholsena (dir.), Singapore, NUS, 2017, p. 56-80.

    Retour vers la note de texte 23195

    36

    Voir l’article de Simon Rowedder dans cet atelier.

    Retour vers la note de texte 23196

    37

    Martin Rathie et Oliver Tappe, « The “Special” Laos-Vietnam Relationship », in Routledge Handbook of Contemporary Laos, Simon Creak, Holly High et Olivier Tappe (dir.), Londres et New York, Routledge, 2026, p.315-327.

    Pour citer cette publication

    Olivier Tappe, « La communauté chinoise de Houaphan : héritages historiques et dynamique contemporaine » Dans VaninaBouté et Olivier Tappe (dir.), « La Chine aux frontières du Laos », Politika, mis en ligne le 11/09/2026, consulté le 24/09/2026 ;

    URL : https://politika.io/fr/article/communaute-chinoise-houaphan-heritages-historiques-dynamique-contemporaine