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Les routes terrestres des migrations chinoises vers l’Asie du Sud-Est continentale : perspective depuis le Laos
directrice d’études

(EHESS - Centre Asie du Sud-Est)

L’Asie du Sud-Est, aussi bien péninsulaire qu’archipélagique, forme un horizon privilégié pour les migrations depuis la Chine et a, de fait, constitué jusqu’à ce jour la principale région d’accueil de la diaspora chinoise dans le monde1. Longtemps les plus étudiées, les migrations par mer depuis la Chine du Sud apparaissent depuis au moins le XVe siècle et culminent aux XIXe et XXe siècles. Les historiens ont ainsi montré comment à travers l’archipel, particulièrement en Malaisie et à Singapour, les migrants chinois se sont groupés en communautés soudées et ont mis en place d’importants réseaux marchands qui contribuèrent à l’essor des cités portuaires et jouèrent un rôle majeur dans la formation de bourgeoisies locales2.

Mais des mouvements migratoires ont également eu lieu par voie terrestre depuis les provinces chinoises du Guangxi et du Yunnan vers la péninsule sud-est asiatique, les populations se déplaçant en direction de ce qu’elles considéraient être les marches méridionales de l’Empire chinois. Cette migration chinoise continentale est aujourd’hui mieux connue, surtout à partir du XVIIIe siècle, grâce à un effort pour mettre en regard les écrits existants en langue chinoise, chroniques et histoires provinciales, et certaines sources locales3. Il en ressort la considération de dynamiques successives de déplacement de populations sur une vaste zone frontalière dans un continuum territorial de montagnes, de forêts et de sentiers muletiers, région que l’historien Charles Patterson Giersch a qualifié de « zones frontalières sino-sud-est asiatique » (The Sino-Southeast Asian borderlands)4.

En revanche, les effets sociaux que ces migrations ont eus sur les territoires sud-est asiatiques situés de l’autre côté de la frontière restent encore peu étudiés, y compris s’agissant des phénomènes récents d’expansion accélérée de la présence chinoise dans ces régions, généralement rurales, de Birmanie, du Laos ou du Vietnam5. La plupart des travaux se sont concentrés, ces deux dernières décennies, sur les implications géopolitiques et macroéconomiques de la présence accrue de la Chine envisagée à un niveau global, que ce soit dans la péninsule ou dans l’archipel6. Par contraste, les dynamiques sociales et culturelles résultant de ces échanges croissants entre la Chine et l’Asie du Sud-Est ont fait l’objet de peu de recherches à une échelle locale.

En s’appuyant sur des données localisées, on présentera dans cet article l’exemple du Laos pour tenter d’y montrer la complexité historique et sociologique des présences chinoises, passées et présentes. Je m’appuie pour cela avant tout sur des éléments épars dans la littérature produite sur le Nord-Laos, ainsi que des matériaux non publiés issus d’enquêtes menées en août 2018 et janvier-février 2019 auprès de la communauté ho de la ville de Phongsaly, dans le Nord-Laos. Cette brève présentation vise à introduire les différents éclairages apportés par les contributeurs de cet Atelier dont les recherches, encore préliminaires7, ont pour objectif commun d’analyser dans divers contextes frontaliers du nord de la péninsule Indochinoise les rapports et interactions entre les sociétés locales et les diasporas chinoises, anciennes ou nouvelles.

Les Chinois au Laos : migrations maritimes indirectes et migrations terrestres directes depuis le Yunnan

La péninsule Indochinoise – qui comprend, d’ouest en est, la Birmanie, la Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Vietnam – a connu comme l’Asie du Sud-Est dans son ensemble deux types de migration chinoise. La première s’est faite par les voies maritimes vers les nœuds commerçants, d’abord les ports du Cambodge et du Siam, puis les capitales et les grandes villes de la région, avec des concentrations importantes à Bangkok ou à Cholon (quartier de Saïgon). C’est le plus souvent à ces populations que la littérature renvoie quand elle évoque les « Chinois d’outre-mer » en Asie du Sud-Est continentale (overseas Chinese, ou huaqiao en chinois). Les recherches de William Skinner sur la Thaïlande et d’Antony Reid sur l’ensemble de la région ont montré comment ces migrations, souvent en lien avec le commerce maritime, ont constitué un véritable socle démographique dans les lieux d’implantation8.

Au Laos, pays enclavé sans accès à la mer, l’arrivée de ces populations est plus tardive et restera d’ampleur limitée. Elle ne débute réellement qu’à la fin du XIXe siècle, dans une période où les vagues de migrations chinoises vers l’ensemble de la péninsule se sont considérablement accrues. Elle concerne alors des individus venus en territoire laotien après avoir rencontré des difficultés pour s’implanter durablement dans les grandes villes de Thaïlande ou du Vietnam, ou bien des migrants récemment arrivés dans les ports de la péninsule qui ont été attirés par le développement économique et urbain de la colonisation française9. Tous venus du sud de la Chine, ils sont originaires surtout du Guangdong et du Fujian, ou encore de l’île de Hainan, et s’expriment dans les langues chinoises locales de ces provinces, majoritairement en teochiu (ou chaozhou) mais aussi en hakka, cantonnais, hokkien ou hainanais. Ils s’installeront dans les villes du centre et du sud du Laos où ils occuperont la plupart des activités commerciales – allant des petits commerces de biens jusqu’aux banques, compagnies d’assurance ou sociétés de transport. La population recensée comme chinoise au Laos, représentant des effectifs bien moindre que dans les autres pays d’Asie du Sud-Est, passa de 2 000 personnes en 1927 à 40 000 en 1959. Bien que les archives coloniales contiennent certains renseignements, il y a eu peu de recherches détaillées sur l’histoire de ces migrants chinois urbanisés au Laos, à l’exception de notes prises in situ par Joel Halpern puis par Florence Rossetti et de synthèses sur le sujet par Danielle Tan10.

L’autre voie migratoire, qui nous intéressera ici particulièrement, migration continentale directe par voie terrestre, provient de la province voisine du Yunnan, au sud-ouest de la Chine. L’histoire tourmentée de cette province à partir du XVIIIe siècle va entraîner la multiplication de mouvements de personnes et de biens vers le nord de la péninsule – et notamment vers le Nord Laos – et façonner le destin des communautés frontalières. C’est l’histoire de ces zones frontières que l’on souhaite considérer, en y montrant la diversité et l’évolution des présences chinoises et en s’intéressant aux effets qu’elles ont pu avoir sur les sociétés locales.

Il est difficile, d’après les sources existantes, d’avoir une idée précise des relations entre l’empire chinois et le Laos, connu avant le XVIIIe siècle sous le nom de royaume du Lane Xang (« royaume du million d’éléphants »). Celui-ci est parfois mentionné dans les annales dynastiques chinoises comme un territoire vassal, avec lequel s’échangent sceaux et tributs, et cela dès le XIVe siècle. Mais sans doute en raison du faible rôle du Laos dans les affaires régionales, ces mentions restent très succinctes. Quant à la Chine, elle est curieusement absente des chroniques royales du Laos11.

Il faut également rappeler ici les continuités – politiques, religieuses et linguistiques – qui existent à travers l’histoire entre les royaumes ou principautés de langue tai de part et d’autre des frontières. Les entités politiques tai situées à la pointe sud du Yunnan, connues sous le nom de Sipsong Panna (Xishuangbanna en chinois), sont organisées en principautés bouddhistes. Elles forment l’extension la plus septentrionale du bouddhisme du theravada, et font remonter leur fondation au XIVe siècle, tout comme les royaumes voisins du Lanna (actuelle Thaïlande du nord) ou de Luang Prabang (Laos). Les relations entre ces principautés ou royaumes tai ont varié selon les époques, les conduisant parfois à s’affronter, mais aussi à conclure des alliances matrimoniales ou bien à prêter allégeance à un ou simultanément à plusieurs royaumes plus puissants. Des configurations territoriales similaires, assises de leur domination politique, les rapprochaient aussi : occupant les fonds de vallées, les villages tai, constitués en sorte de bourgs, étaient séparés les uns des autres par des zones de montagne peuplées par des populations d’origines ethnolinguistiques différentes (austroasiatiques ou tibéto-birmanes). Celles-ci se trouvaient généralement rattachées, de façon plus ou moins lâche, aux villages tai selon des rapports hiérarchiques de vassalité, qui n’empêchaient pas des relations suivies de coopération et d’échanges. Par ailleurs, ces zones montagneuses pouvaient également jouer le rôle de zones tampons entre deux principautés, et, en cas de guerre, de réservoirs de populations ou de zones de repli pour des armées en déroute12.

Au sud du Yunnan, la présence de populations venues du nord est attestée dès le XIVe siècle. Il s’agit alors de soldats et de commerçants itinérants dont des caravaniers musulmans appelés « Hui »13. Mais c’est surtout à partir du XVIIIe siècle que le peuplement chinois (han) dans cette région va s’intensifier, imposant de nouveaux rapports de force aux populations locales. Dans les années 1720, première période de la dynastie des Qing, est mise en place une politique brutale de contrôle des dirigeants indigènes du sud du Yunnan, entraînant d’importants bouleversements régionaux. En plus d’un contrôle administratif resserré, l’arrivée dans la province de gouverneurs et d’administrateurs, mandatés par l’Empereur et accompagnés de troupes armées, avait pour objectif de permettre une meilleure commercialisation des ressources (mines de sel, thé) au profit du pouvoir central. Avec l’installation durable de garnisons, la présence de populations han dans la région s’accrut de façon considérable. De 1700 à 1850, environ trois millions de Chinois (han) arrivèrent dans le sud-ouest du pays, et il est estimé qu’en 1859 ils formaient près de 60 % de la population du Yunnan14. Ces populations migrantes défrichèrent des terres, s’installèrent dans les villes, développèrent des marchés et des foires et introduisirent de nouveaux biens dans les circuits caravaniers reliant le Yunnan à l’Asie du Sud-Est. Beaucoup de migrants se marièrent localement et firent de ces régions frontalières des territoires d’échanges culturels et économiques, donnant lieu à une identité hybride, spécifiquement yunnanaise. Parmi les migrants chinois en Asie du Sud-Est, cette identité propre aux Yunnanais perdura, et ils formeront une communauté distincte de celle des « Chinois d’outre-mer » (huaqiao)15.

L’implantation de garnisons chinoises dans les principautés tai mais aussi le flux de migrants – le plus souvent des commerçants han qui s’aventurèrent dans les hautes terres et entrèrent en concurrence avec les populations locales – donnèrent lieu à des conflits et à des insurrections suivies de campagnes de répression. Ces troubles s’ajouteront aux guerres menées ensuite dans la région par le Siam et la Birmanie – réclamant certaines portions du territoire – ainsi qu’aux raids répétés de groupes montagnards itinérants. Cette situation culminera avec la révolte massive des Panthay (1856-1873), une tentative séparatiste des Chinois musulmans du nord du Yunnan, souhaitant fonder leur propre État, qui aboutira à une guerre civile d’une extrême violence, avec près d’un million de morts, dévastant villages et campagnes et se propageant jusqu’aux zones frontalières. Selon certains historiens, la violence sera durant plus de deux siècles la réalité quotidienne que devront subir les peuples de la Chine méridionale, aussi bien ceux des plaines que des hautes terres, particulièrement au Yunnan16.

Le peuplement venu de Chine façonne les régions frontalières du nord de la péninsule

Les guerres, les répressions mais aussi la pression démographique, avec l’arrivée de nouveaux migrants han, vont provoquer une lente poussée de populations depuis le Yunnan vers le nord de l’Asie du Sud-Est. Cette vague migratoire façonnera les régions du Nord-Laos et donnera à cette région certaines de ses caractéristiques que les administrateurs coloniaux français successifs se plairont à décrire dès leur implantation à la fin du XIXe et durant tout le début du XXe siècle.

Les territoires du nord de la Thaïlande et du Laos étaient alors occupés par des populations de langue tai, dont l’origine dans la région remonterait au XIIIe siècle, et plus anciennement encore par des groupes austroasiatiques, Khmu notamment, toujours présents dans les hautes terres. D’autres groupes ethniques vont progressivement s’installer en provenance majoritairement de la Chine du Sud, mais certains aussi arriveront depuis le Nord Vietnam. Lors des troubles du début du XVIIIe siècle c’est déjà près de 30 000 personnes, comprenant des familles entières, qui se seraient enfuies des Sipsong Panna vers le Laos voisin. Mais le nombre de réfugiés atteindra un niveau bien plus élevé dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ainsi, dans l’actuelle province de Phongsaly, la plus septentrionale du Laos, on peut estimer, en se fondant sur la mémoire locale, que plus de la moitié de la population actuelle est issue de groupes de migrants qui se sont implantés lors de la seconde moitié du XIXe siècle17.

Les nouveaux arrivants appartiennent à différents groupes de langue tai mais aussi à de nombreuses populations originaires des hautes terres, parlant des langues tibéto-birmanes (Akha, Hani, Lolo, Lisu) et miao-yao (Hmong, Lanten, Mun). Ils seront les premiers locuteurs de ces langues à s’implanter dans le Nord-Laos où ils s’établirent quasiment tous comme agriculteurs et éleveurs. La région était alors relativement peu peuplée et ces groupes trouvèrent assez facilement des terres vacantes où s’installer, le plus souvent sur les crêtes dans les zones montagneuse. La plupart d’entre eux sont plus ou moins sinisés : certains peuvent pratiquer le yunnanais, dérivé local du mandarin, ou font usage de caractères chinois à des fins généalogiques ou rituelles ; et souvent leurs lignages portent des patronymes chinois.

Mais, outre ces populations tai ou montagnardes, des marchands chinois vinrent aussi s’installer au Laos à partir du Yunnan. Déjà, bien avant les migrations du XIXe siècle, un commerce caravanier régulier reliait la Chine et l’Asie du Sud-Est continentale. Celui-ci est attesté depuis au moins le VIIIe siècle, et dès cette époque il y a sans doute eu des installations temporaires de Chinois yunnanais dans les royaumes et principautés du nord de la péninsule. Les muletiers chinois sillonnaient la région dite aujourd’hui du « Triangle d’or », traversaient les massifs montagneux et poussaient jusqu’aux grandes cités – Luang Prabang au Laos, Moulmein en Birmanie ou Chiang Mai dans le nord de la Thaïlande. Il y avait parmi eux des Chinois musulmans, connus donc sous le nom de Hui, mais aussi des Han non-musulmans, l’ensemble de ces populations étant désigné en langue tai, par le terme « Ho »18.

Les caravaniers bénéficiaient pour leur protection et leur hébergement de liens établis dans les localités de passage ou dans celles où ils résidaient à leur point d’arrivée. Certains installaient sur place leur famille ; d’autres pouvaient aussi se marier localement19. J’ai ainsi pu établir, lors de mes propres enquêtes, que l’ancêtre d’une des plus importantes familles de commerçants ho de la ville de Phongsaly était, selon ses descendants, originaire du Yunnan et qu’il avait été à la tête de plus de trois cents chevaux, disposant d’une trentaine d’hommes pour les guider sur les pistes à travers les frontières. Il avait eu trois épouses en Chine, une en Thaïlande et deux dans le nord du Laos (à Luang Namtha et à Phongsaly) et c’est à la suite de troubles au Yunnan qu’il passa précipitamment la frontière et se fixa définitivement à Phongsaly.

photo en noir et blanc d'un Groupe Hô portant le costume yunnanais

Groupe Ho portant le costume yunnanais ; Province de Phongsaly (Nord Laos) 1920-1923.

Auteur anonyme. Cote : FR ANOM 8Fi524/32. 

L’importance du commerce caravanier a été soulignée par différentes études qui ont retracé sur la longue durée les diverses routes empruntées entre le Yunnan et la péninsule sud-est asiatique, ayant comme points de destination réguliers les principales cités du nord, mais aussi plus ponctuellement les marchés et foires se tenant dans des localités situées sur leur trajet. En saison sèche, les caravanes descendaient sur ces cités de la soie, du thé, des produits manufacturés, notamment du métal et des ustensiles en fer, et repartaient avec du coton brut, ainsi qu’avec des produits forestiers dont certains pouvaient aussi être échangés avec des montagnards contre du sel. Puis, l’opium prendra, à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, une place de plus en plus importante dans le commerce caravanier20.

Ces caravanes traversaient le nord du Laos, en route vers Luang Prabang ou vers le Tonkin, mais l’essentiel du commerce se faisait en direction de la Birmanie et du Siam. Certains chercheurs ont considéré que les États précoloniaux pouvaient considérablement compléter leurs revenus tributaires par des recettes directes et indirectes provenant du commerce caravanier, mais les sources manquent pour valider cette assertion21. Seul véritablement le paiement de taxes à l’entrée des caravanes au Yunnan apparaît avéré. D’autres, se fondant sur les travaux d’Edmund R. Leach consacrés aux Kachin des hautes terres de Birmanie, ont avancé que les caravaniers devaient probablement payer des droits de passage aux populations montagnardes contrôlant les territoires traversés en échange de leur protection. Mais, pour ce qui est des sociétés montagnardes du Nord-Laos, il n’existe aucune évidence d’une telle pratique22.

Outre des caravaniers, les migrants han yunnanais ont pu être d’origines diverses. Il y eut parmi eux, comme pour les populations non-han, des agriculteurs et des éleveurs fuyant les conflits mais aussi des déserteurs ou réchappés d’anciens groupes armés battus ou démantelés. Certains finiront par se fixer durablement dans les villes du nord du Laos, la province de Phongsaly, la plus septentrionale, étant celle qui en rassembla le plus grand nombre.

Lors de la révolte des Taiping (1851-1964) dont le point de départ fut la province du Guangxi, et des guerres qui s’ensuivirent avec les troupes impériales chinoises, de nombreuses populations s’enfuirent vers l’Annam. Parmi elles, d’anciens rebelles défaits qui furent utilisés comme mercenaires par le royaume d’Annam. Connues sous le nom de Pavillons noirs, ces bandes livrèrent plusieurs batailles contre les Français sur le Fleuve rouge puis au Tonkin. Dissous ensuite officiellement à la fin du XIXe siècle, c’est au nord du Laos que certaines bandes continuèrent de lancer des attaques, mettant à sac la capitale du royaume de Luang Prabang en 1887. Sur ces bandes armées et les conflits à la frontière sino-vietnamienne et la porosité de cette dernière23.

L’article de Grégoire Schlemmer dans cet atelier revient sur la diversité des origines des « Ho » de Phongsaly, un exonyme qui a fini par être endossé par la plupart d’entre eux et recense aujourd’hui les descendants de ces anciens migrants du Yunnan officiellement comptés comme l’un des 49 groupes ethniques du pays. Celui proposé par Olivier Tappe revient également sur les origines historiques des migrants chinois installés dans la région du nord-est du Laos, à la frontière avec le Vietnam, et qui refusent de se dire « Ho ».

photo en noir et blan d'un Homme Ho allo, se tenant debout

Homme Ho allo, province de Phongsaly.

Photo : Henri Deydier, 1953.

Alors que la fin du XVIIIe et surtout le XIXe siècle représentent un véritable bouleversement démographique et culturel dans les territoires du nord de la péninsule, on sait peu de choses sur les effets sociaux et économiques produits localement par l’arrivée de populations en provenance de la Chine. Les Chroniques du royaume de Luang Prabang offrent très peu d’informations sur ces points, et les études ethno-historiques conduites sur la région sont encore rares.

L’on sait cependant que les troubles du côté chinois, et l’afflux de migrants, vont susciter un contrôle accru du territoire laotien. Dès l’apparition des premières perturbations au Yunnan au début du XVIIIe siècle, le royaume de Luang Prabang va entreprendre des actions de sécurisation des territoires situés à ses marches septentrionales. En 1749, des chartes territoriales sont confiées à de petits groupes de langue phounoy installés dans cette région ; elles délimitent un territoire dont ils ont désormais la garde. Ces documents seront suivis de l’envoi, au XIXe siècle, d’édits royaux recommandant aux chefs phounoy la plus grande vigilance face aux intrus arrivant sur le territoire, ainsi que la surveillance des populations locales qu’il s’agit de protéger ou d’empêcher de fuir la région24. Au fur et à mesure que les conflits s’intensifièrent au Yunnan voisin tout au long du siècle, le nombre d’édits royaux prescrivant le contrôle des populations s’accrut. Parallèlement, les titres honorifiques attribués à de petits chefs commandant un ou plusieurs villages de même origine ethnique se multiplièrent. Ainsi des chefs phounoy seront honorés de titres prestigieux, de même que le petit-fils d’un dignitaire yunnanais établi parmi des populations montagnardes. Au début du XXe siècle, alors que le Laos est placé sous la gouvernance de l’administration coloniale française, des désordres engendrés par le déferlement de bandes armées chinoises de plusieurs centaines d’hommes dans la région de Phongsaly vont être la raison pour laquelle en 1916 celle-ci, jusque-là partie du royaume de Luang Prabang, sera constituée en « Ve Territoire militaire ». Dès 1891 en effet, en réponse aux attaques de mercenaires chinois au Tonkin, le gouverneur général de l’Indochine française avait procédé à la création de « Territoires militaires » dans les régions situées aux frontières des provinces chinoises de Canton, du Guangxi et du Yunnan.

Photo en noir et blanc de deux hommes ( l'un derrière l'autre) debouts de face

Le grand chef Ho élevé au rang de seigneur (Phanya) par le roi de Luang Prabang, 1920-1923.

Auteur anonyme. Cote : FR ANOM 8Fi524/95

De fait, alors qu’au travers d’échanges commerciaux accrus et d’allers et venues de populations, les flux de biens et de personnes sont devenus de plus en plus intenses entre le Yunnan et le nord de la péninsule, la situation va changer avec l’implantation des administrations coloniales occidentales dans la région.

Le tracé des frontières, l’administrations coloniale et le devenir de la diaspora chinoise au Laos

À la fin du XIXe siècle, les deux puissances coloniales régionales – britannique en Birmanie et Malaisie, et française au Tonkin, au Cambodge et au Laos – entamèrent, avec le Siam et la Chine voisine, une série de traités relatifs aux tracés des frontières avec les territoires qu’elles occupaient. S’agissant du tracé entre le Laos et la Chine, il fut définitivement fixé en 1895, rattachant une partie du territoire de la confédération tai des Sipsong Panna du Yunnan au Laos et à la province de Phongsaly, ainsi qu’une portion de la principauté tai de Chiang Khaen (actuelle province de Luang Namtha, à la frontière chinoise).

Ce tracé des frontières ainsi formalisé ne réduisit pas le commerce caravanier malgré la mise en place de quelques taxes par l’administration coloniale et malgré le monopole décrété sur certains produits rémunérateurs, l’opium en particulier. Les interventions de l’administration coloniale sur le commerce transfrontalier restèrent assez limitées et sans grands effets, et les caravaniers choisirent plutôt de privilégier le commerce illégal des deux principales denrées de valeur qu’étaient le sel et l’opium25. Dans les faits, les frontières resteront des espaces poreux, l’administration coloniale étant sans grand moyens pour contrôler les quelques 500 kilomètres de frontière avec la Chine. Le tracé officiel des frontières dans ces zones de montagne n’empêcha donc nullement la descente et l’installation de bandes de pirates chinoises, au moins jusque dans les années 1916 donc, mais aussi les incursions fréquentes en vue du pillage des convois d’opium qui traversaient l’Indochine du nord Laos au Tonkin, et ce jusque dans les années 195026. De plus, les rapports militaires établis pour ces zones frontalières soulignent les déménagements de villages passant et repassant la frontière au gré des événements. Certains fuient qui refusent les taxes accrues, d’autres veulent échapper aux réquisitions pour travaux de route et de portage imposées par l’administration coloniale – mais parfois les mêmes reviennent quelques années plus tard. Des liens anciens se sont ainsi maintenus, tandis que des alliances matrimoniales pouvaient être conclues entre populations de même origine ethnique et situées de part et d’autre de la frontière – c’est du moins ce dont attestent les histoires orales recueillies dans différentes provinces frontalières avec la Chine27.

Malgré le projet jamais réalisé par la France de créer un flux commercial important le long du Mékong, de la Chine à Saïgon en passant par le Laos, et en dépit de l’enclavement des provinces frontalières, le commerce va se développer dans le nord du Laos durant la première moitié du XXe siècle. Si le nombre de migrants chinois en provenance du Yunnan voisin va continuer de croître, des Chinois d’outre-mer (huaqiao), dont il a été question au début de cet article - certains d’abord implantés dans les villes du sud -, vont également aller s’installer au nord de la péninsule, plus particulièrement en Thaïlande28. En outre, plusieurs observateurs notent l’arrivée de membres d’unités militaires restées loyales à la République de Chine, après leur défaite en 1949, unités désignées comme « armée du Kuomintang » ou « armée de Tchang Kaï-chek ». En effet, si beaucoup de ces soldats loyalistes tentèrent de partir vers Taiwan, un certain nombre se réfugièrent en Birmanie, en Thaïlande et dans le nord du Laos où ils se fondirent dans la population. En 1953, Henri Deydier traversant la région de Phongsaly lors d’une mission pour l’École française d’Extrême-Orient, écrit : « De nouveaux villages se sont créés depuis 1951 dans cette partie de l’Indochine. Il est pratiquement impossible de savoir et de distinguer si l’on a affaire à des Ho, c’est-à-dire des Yunnanais, qui quittent les vallées du territoire chinois pour s’établir dans les riches plaines du Haut Laos, ou à des Chinois de l’armée Chang Kai Chek »29. À partir de 1954, date de la défaite de Diên Biên Phù qui marque le départ définitif de la France d’Indochine et en vertu des accords de Genève, la gouvernance de deux provinces du Nord-Laos, Phongsaly et Houaphan, sera confiée aux forces communistes du Pathet Lao. De ce fait, nombre de Yunnanais, redoutant d’être inquiétés, décideront de partir plus loin vers le sud du pays. Ils partirent développer des commerces dans d’autres régions, créant des réseaux entre cousins, avec parfois une succursale à Vientiane afin que leurs enfants puissent y habiter ensuite et poursuivre leur scolarité dans l’une des écoles chinoises de la capitale. Ce sera le cas également lors de la deuxième grande vague d’émigration au début des années 2000 lorsque la production d’opium sera officiellement interdite : d’après les entretiens que j’ai recueillis, les succursales situées en dehors de la province facilitèrent la migration de nombreux Ho hors de la province de Phongsaly et leur installation vers des centres urbains tels que les capitales des provinces d’Oudomxay, Namtha ou Vientiane.

À la fin des années 1950, Joel Halpern note, dans les principales villes du Nord-Laos, une forme de répartition du commerce entre les Chinois d’outre-mer et les Yunnanais. Tandis que les premiers tiennent des magasins dans les villes – jusqu’à 80 % de ceux de Luang Prabang, par exemple – les seconds établissent des réseaux marchands, circulant notamment dans les hautes terres où ils commercent avec les populations montagnardes, qui présentent de plus l’avantage de comprendre souvent le yunnanais30. Halpern note aussi que beaucoup de commerçants yunnanais de la province de Phongsaly, qui comptent parmi les plus anciens migrants, sont déjà comptabilisés comme citoyens laotiens. Le nombre de « Chinois » à l’époque peut d’ailleurs sembler relativement faible : 1 800 sont recensés pour la ville de Luang Prabang, 400 pour celle d’Oudomxay, 500 dans la capitale de la province du nord-est, Sam Neua. Mais, ils représentent des communautés proportionnellement significatives, sachant que les villes du Laos étaient alors de taille modeste. D’après Halpern encore, on peut observer dans les années 1950 que les classes chinoises les plus aisées avaient adopté des stratégies d’alliance matrimoniale avec de grandes familles laotiennes, échangeant au travers de ces unions leurs compétences commerciale et financière contre le capital plus symbolique de la reconnaissance sociale. Mais aucune enquête ne pourra ensuite confirmer cette assertion et l’on doit regretter le manque de documentation sur ces populations de villes moyennes du nord pour le Laos postcolonial jusqu’aux débuts des années 2000.

photo en noir et blanc d'une rue commerçante avec des étales

Commerçants chinois dans la rue principale de Luang Prabang.

Photo Luc Mogenet, 1973. 

Les années 1960 et 1970 sont en effet marquées au nord du Laos par la guerre civile qui voit s’affronter forces communistes et royalistes, rendant toute recherche impossible dans cette partie du pays. En 1975, l’arrivée au pouvoir des communistes du Pathet Lao va entraîner le départ de centaines de milliers de personnes hors du pays, parmi lesquelles les membres de l’aristocratie laotienne, les élites urbaines, ceux suspectés d’avoir collaboré avec les Américains (dont toute une partie des montagnards hmong), mais aussi une grande part des commerçants chinois.

Le conflit entre la Chine et le Vietnam, en 1979, durant lequel le Laos s’est rangé aux côtés de son allié vietnamien, a ouvert une nouvelle période très difficile pour les populations d’origine chinoise encore présentes dans le nord du pays, dont une partie dut s’exiler. La frontière avec la Chine fut fermée et contrôlée militairement, rendant le commerce transfrontalier quasiment impossible ou dangereux. Des milliers d’hommes de l’Armée populaire de Libération chinoise, venus dans le cadre d’un programme de construction routière dans les années 1960, et cantonnés dans les provinces du nord, durent être évacués. Les consulats chinois, qui avaient été ouverts à Oudomxay et à Phongsaly, furent fermés31. Les populations d’origine chinoise, commerçants urbains et Ho, furent suspectées d’être des agents politiques au service de la Chine. Toutes ces raisons, et d’autres, provoquèrent une nouvelle vague de départ hors du Laos parmi ceux qui pourtant avaient décidé de rester après 1975. Dans les villes et bourgades de la province de Phongsaly par exemple, la majorité des Ho quittera le pays après 1980 pour les États-Unis, le Canada, l’Australie et Hong-Kong32.

De la réouverture du Laos au boom des échanges transfrontaliers dans les années 2010

La réouverture du Laos s’opère timidement à partir du début des années 1990, avec la normalisation des relations avec la Chine et le passage des politiques de collectivisation (1975-1979)  à l’économie socialiste de marché en 1986, « le Nouveau Mécanisme Economique », qui suit le « Doi Moi » initié au Vietnam la même année. L’évolution rapide du contexte transfrontalier résulte surtout de l’accord trilatéral signé en 1999 entre la Thaïlande, le Laos et le Vietnam, favorisant la circulation entre ces pays des biens et des personnes, mais elle est surtout l’effet de la pression économique accrue de la Chine à ses frontières. De plus, suivant les incitations de la Banque asiatique de développement, plusieurs corridors économiques et des « pôles de croissance » ont été institués, appelés à se multiplier et à quadriller la région. Le Yunnan est naturellement reconnu comme étant la principale voie de pénétration de la Chine vers l’Asie du Sud-Est continentale, avec l’établissement au Laos de quatre postes-frontières : deux dans la province de Phongsaly et deux dans celle de Luang Namtha. La circulation des personnes de part et d’autre de la frontière est facilitée par un système de laissez-passer autorisant les habitants des zones frontalières à pouvoir séjourner sans visa dans un périmètre défini. De leur côté, de nombreuses firmes chinoises profitent de cette opportunité et s’implantent massivement dans les campagnes laotiennes pour y exploiter les ressources naturelles et y développer une agriculture commerciale dont la Chine a besoin (caoutchouc, thé, etc.).

photo en couleur d'un panneau publicitaire

Panneau d’un projet chinois dans la province d’Oudomxay (Nord Laos), l’objectif était officiellement de proposer l’introduction de cultures commerciales en remplacement de la culture de l’opium, 2008.

Ce développement, important dans les années 2000, a pris une dimension sans précédent à partir des années 2010. Christian Taillard note ainsi que les financements chinois se sont accrus dans le contexte d’abord de la préparation de l’accord de libre-échange Asean-Chine, qui n’est entré en activité qu’en 2015, puis dans celui des Nouvelles routes de la soie, programme lancé par Xi Jinping en 2013 et renommé en 2017 Belt and Road Initiative (BRI). Les investissements publics et privés chinois sont majoritairement opérés dans le secteur énergétique (barrages et lignes de transport de l’électricité), les transports et communications (ligne de chemin de fer, routes, extension d’aéroports) et les mines et l’agriculture. Le Laos est devenu – du fait de son faible poids démographique – le pays d’Asie du Sud-Est ayant reçu le plus de financements publics chinois par tête d’habitant avec plus d’un milliard de dollars d’investissements33.

Les investissements chinois au Laos ont fait l’objet de nombreuses analyses et propositions qu’on ne peut toutes rappeler ici34 ; au niveau politique, certains chercheurs y ont vu la faiblesse de l’État-parti laotien, dans l’incapacité de gérer ses frontières et s’assujettissant dans des relations de dettes en établissant des partenariats avec les investisseurs chinois ; d’autres ont considéré au contraire que l’accroissement des investissements chinois au Laos venait en fait servir les intérêts de l’État, renforçant son contrôle dans des régions jusque-là enclavées et déléguant – tout en accompagnant – la mise en développement des zones rurales selon ses propres normes35.

Les études sur les effets des investissements chinois dans les communautés villageoises se sont principalement penchées sur leurs manifestations immédiates : les phénomènes de déplacement de populations, d’appropriation de terres et d’expulsion, de dégradation environnementale et de précarité économique36. Dans un pays où 75 % des habitants vivent en partie de l’agriculture, les experts se sont intéressés à la politique « Turning Land into Capital37 », qui a conduit de fait à la mise en place de près d’un million d’hectares de concessions foncières, en analysant les effets globaux de l’introduction auprès des paysans de cultures commerciales destinées à un marché chinois.

La plupart de ces études, lorsqu’elles analysent les effets de la présence chinoise auprès des populations locales, ont privilégié une échelle « macro » – soit un ensemble de villages à l’échelle d’un district ou d’une région – avec une vision souvent holiste, considérant des entités – « les paysans » ou « les villages » – comme étant homogènes. Si elles peuvent remarquer çà et là que certaines communautés réagissent face aux changements imposés, les modalités de cette agentivité ont été peu explorées alors même que d’autres (trop) rares travaux avaient montré que l’histoire de ces communautés avec la Chine était essentielle pour comprendre les ressorts des stratégies mises en place par les agriculteurs face aux changements38.

La dimension sociologique reste également absente des tentatives contemporaines d’analyse des effets de la pressions économique et politique de la Chine à ses frontières. Pourtant, le passage rapide, souvent brutal et imposé, d’une agriculture de subsistance à une agriculture de marché révèle et accroit les inégalités économiques et sociales au sein des localités. Cela qu’il s’agisse des compensations inégales reçues selon les foyers impactés par une délocalisation – comme le montre le billet de Jade Thavixay proposé dans cet atelier –, des manœuvres pour acquérir de nouvelles terres voire, le plus souvent, des stratégies mises en place pour anticiper les déplacements : migration, scolarisation des enfants vers la capitale (mais de plus en plus en Chine même), ou encore constitution de réseaux familiaux dans les grandes villes du pays39.

Enfin, l’hétérogénéité – ethnique, sociale, économique – au sein des nouvelles communautés recomposées aux frontières de la Chine mérite d’être considérée. Les déplacements de populations pour l’aménagement d’infrastructures ou de concessions ainsi que les restrictions d’usage des terres dans les zones de montagne – lesquelles composent près de 70 % de la superficie du Laos – ont entraîné une migration des habitants de villages montagnards monoethniques vers des villages et bourgades multiethniques des plaines à proximité de la frontière chinoise. On sait très peu de choses sur l’émergence de nouvelles catégories d’acteurs au sein de ces localités anciennes recomposées. En raison de leur proximité avec la frontière chinoise, elles représentent des pôles d’opportunités économiques et sociales, réelles ou imaginées. Elles attirent de plus en plus des familles de paysans et des intermédiaires entre agriculteurs et entreprises chinoises, mais aussi des transporteurs, des entrepreneurs, des négociants, des colporteurs et des ouvriers itinérants, des trafiquants, etc., soit tout un ensemble de nouveaux pionniers qui espèrent tirer profit d’une proximité avec la Chine et avec ses représentants. La recherche de Simon Rowedder (voir sa contribution dans cet atelier) montre ainsi, à partir de l’étude de parcours de petits entrepreneurs, comment leur succès peut se comprendre par un niveau considérable de connaissances, d’expériences et de compétences transnationales, acquises entre Chine, Laos et Thaïlande.

photo en couleur d'un artisan en train de travailler a même le trottoir

Colporteur itinérant chinois dans une bourgade près de la frontière, province de Phongsaly. Il passe de village en village afin d’échanger des cheveux contre de menues babioles ; les cheveux seront ensuite transformés en perruques en Chine, 2015.

Gestion des communs, sentiment d’appartenance, échanges transfrontaliers fondés sur des réseaux anciens, réactivés ou créés : nous ne savons pratiquement rien de ce que la Chine produit en termes sociologiques et culturels à sa proximité immédiate, c’est-à-dire lorsque ses représentants, dans toute leur diversité, franchissent la frontière. Et pourtant, nous émettons l’hypothèse que nous ne pouvons pas vraiment comprendre l’avancée de la présence chinoise en Asie et son influence sans analyser ce qui se négocie sur le terrain, et notamment dans les villes en expansion d’Asie du Sud-Est situées le long de la frontière chinoise. Tel est l’objectif premier, croisant histoire et socio-anthropologie, des participants à cet atelier qui est intégré au sein du programme de recherche franco-allemand « Encounters and Entanglements : Localizing Global China in Laos and Vietnam » (2025-2028)40, dont la perspective est de comprendre comment les communautés locales perçoivent, résistent, négocient ou même s’approprient la « Chine mondiale ».

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    1

    On estime que plus de 60 % de la diaspora chinoise mondiale s’est établie en Asie du Sud-Est (Hong Liu et Els van Dongen, « China’s Diaspora Policies as a New Mode of Transnational Governance », Journal of Contemporary China, vol. 25, n.°102, 2016, p. 805-821).

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    2

    Sur l’histoire sociale des Chinois en Asie du Sud-Est, voir Anthony Reid, Sojourners and Settlers : Histories of Southeast Asia and the Chinese, Sydney, Allen & Unwin, 1996 ; sur l’évolution politique des communautés chinoises en Malaisie, voir Heng Pek Koon, Chinese Politics in Malaysia. A History of the Malaysian Chinese Association, Singapore, Oxford University Press, 1988 ; et sur Singapour : Ching Fatt Yong Chinese Leadership and Power in Colonial Singapore, Singapore, Times Academic Press, 1992.

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    3

    Voir Geoff Wade, « The Southern Chinese Borders in History : Social and Cultural Change in the Border Regions », in Grant Evans, Christopher Hutton & Kuah Khun Eng (dir.), Where China Meets Southeast Asia, Singapore, ISEAS, 2000, p.28-50.

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    4

    Charles Patterson Giersch, Asian Borderlands : The Transformation of Qing China’s Yunnan Frontier, Cambridge, Harvard University Press, 2006.

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    5

    On rappellera l’exception, au début des années 2000, du groupe formé par Elisabeth Allès de recherche interdisciplinaire sur l’étude comparative des différents espaces frontaliers de la Chine, de la Corée et Mongolie au Vietnam et Laos, recherche que la disparition prématurée de celle-ci a laissé inaboutie.

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    6

    Sur l’expansion économique chinoise, voir Murray Hiebert, Under Beijing’s Shadow : Southeast Asia’s China Challenge, Lanham, Rowman and Littlefield, 2020, et Jason Morris-Jung (dir.), In China’s Backyard : Policies and Politics of Chinese Resource Investments in Southeast Asia, Singapore, ISEAS Publishing, 2017.

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    7

    Grâce à une Aide à préfiguration du Labex Tepsis.

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    8

    George William Skinner, Chinese Society in Thailand : An Analytical History, Ithaca, Cornell University Press, 1957 ; Anthony Reid, Sojourners and Settlers : Histories of Southeast Asia and the Chinese, Sydney, Allen & Unwin, 1996.

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    9

    Voir Joel M. Halpern, The Role of the Chinese in Lao Society, Santa Monica, The Rand Corporation, 1961 ; Florence Rossetti, « La renaissance du fait chinois au Laos », Perspectives chinoises, n°42, 1997, p. 27-41. https://doi.org/10.3406/perch.1997.2181

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    10

    Danielle Tan, « “Small is beautiful”: lessons from Laos for the study of Chinese overseas », Journal of Current Chinese Affairs, vol. 41, n°2, 2012, p. 61-94 ; Chinese Engagement in Laos: Past, Present, and Uncertain Future, Singapore, Institute of South East Asian Studies, n°7, 2015.

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    11

    Voir Michel Lorrillard, « Sceaux et autres symboles de l’autorité dans l’espace lao ancien », Péninsule, n°71, 2015, p. 7-34.

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    12

    Vanina Bouté, En miroir du pouvoir. Les Phounoy du Nord Laos : ethnogenèse et dynamiques d’intégration, Paris, École française d’Extrême-Orient, 2011.

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    13

    Christian Daniels, « The formation of Tai polities between the 13th and 16th centuries: the role of technological transfer », Memoirs of Toyo Bundo, n°58, 2000, p. 51-98.

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    14

    Voir Charles Patterson Giersch, Asian Borderlands : The Transformation of Qing China’s Yunnan Frontier, Cambridge, Harvard University Press, 2006, p. 129.

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    15

    Ann Maxwell Hill, Merchants and Migrants : Ethnicity and Trade among Yunnanese Chinese in Southeast Asia, New Haven, Yale University Press, 1998.

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    16

    Christian Daniels « Blocking the Path of Feral Pigs with Rotten Bamboo : The Role of Upland Peoples in the Crisis of a Tay Polity in Southwest Yunnan, 1792 to 1836 », Southeast Asian Studies, 2013, p. 133-170. https://doi.org/10.20495/seas.2.1_133

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    17

    Voir Grégoire Schlemmer, « Des autochtones venus d’ailleurs ? Ancrage territorial et appartenance au Nord Laos », Cahiers de l’Urmis, n.° 18, 2019, https://doi.org/10.4000/urmis.1660.

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    18

    Andrew Forbes et David Henley, The Haw : traders of the Golden Triangle, Bangkok, Teak House Publication, 1997.

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    19

    Sur l’installation de ces caravaniers dans le nord de la péninsule Indochinoise, voir Ann Maxwell Hill, Merchants and Migrants : Ethnicity and Trade among Yunnanese Chinese in Southeast Asia, New Haven, Yale University Press, 1998, et Charles Patterson Giersch, Asian Borderlands : The Transformation of Qing China’s Yunnan Frontier, Cambridge, Harvard University Press, 2006.

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    20

    Depuis la moitié du XIXe siècle, l’opium est introduit depuis le Yunnan, puis avec son interdiction en Chine, produit dans tout le nord de la péninsule et exporté – clandestinement au Laos avec la mainmise de la Régie autonome française à partir du XXe siècle ; voir Georges Aymé, Monographie du Ve territoire militaire, Hanoi, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1930, et Andrew Forbes & David Henley, The Haw : traders of the Golden Triangle, Bangkok, Teak House Publication, 1997.

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    21

    Voir notamment Andrew Walker, « Borders in Motion on the Upper-Mekong : Siam and France in the 1890s », In Yves Goudineau & Michel Lorillard (dir.), Recherches nouvelles sur le Laos, Paris-Vientiane, EFEO, 2008, p. 183-208.

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    22

    Edmund R. Leach, Political Systems of Highland Burma : a Study of Kachin Social Structure, Londres, Bell & sons, 1954. Pour une discussion autour du prélèvement de taxes comme facteur de hiérarchisation chez les montagnards, voir Vanina Bouté, « Political hierarchical processes among some Highlanders of Laos », In Mandy Sadan & François Robinne (dir.), Changing or exchanging ? Dynamics of transformation among the Highlanders of Southeast Asia, Leiden, Brill, 2007, p. 187-208.

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    23

     Voir Bradley Camp Davis, Imperial bandits : outlaws and rebels in the China-Vietnam borderlands, Seattle, University of Washington Press, 2017.

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    24

    Voir Vanina Bouté, « An Ethnohistory of Highland Societies in Laos », The Journal of Lao Studies, 2, 2015, p. 54-76.

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    25

    Voir Andrew Walker, The Legend of the Golden Boat : Regulations, trade and traders in the borderlands of Laos, Thailand, China, and Burma, Honolulu, University of Hawaii Press, 1999, p. 50.

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    26

    Sur les pillages des convois d’opium, voir Georges Aymé, Monographie du Ve territoire militaire, Hanoi, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1930, p. 124, et Henri Deydier, Lokapâla, génies, totems et sorciers du Nord Laos, Paris, Plon, 1954.

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    27

    D’après les récits que j’ai recueillis dans les provinces de Phongsaly et d’Oudomxay ; sur les provinces du nord-ouest du Laos, voir aussi ce qu’en dit Antonella Diana, Roses and Rifles, Experiments of Governing on the China-Laos Frontier, Camberra, The Australian National University, Thèse de doctorat, 2009, p. 80-81.

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    28

    Voir Andrew Forbes & David Henley, The Haw : traders of the Golden Triangle, Bangkok, Teak House Publication, 1997, p. 94.

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    29

    Henri Deydier, Lokapâla, génies, totems et sorciers du Nord Laos, Paris, Plon, 1954, p. 93.

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    30

    Joel M. Halpern, The Role of the Chinese in Lao Society, Santa Monica, The Rand Corporation, 1961, p. 18.

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    31

    Voir Andrew Walker, The Legend of the Golden Boat : Regulations, trade and traders in the borderlands of Laos, Thailand, China, and Burma, Honolulu, University of Hawaii Press, 1999, p. 54-59.

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    32

    Vanina Bouté, enquêtes menées en 2013 dans la ville de Phongsaly, province de Phongsaly.

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    33

    Christian Taillard, « Stratégies, répartition et enjeux des financements publics chinois en RDP Lao entre 2000 et 2017, d’après la base de données China AidData », Moussons, n° 41, 2023, p. 109‑132. https://doi.org/10.4000/moussons.10419

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    34

    Danielle Tan, Chinese Engagement in Laos : Past, Present, and Uncertain Future, Trends in Southeast Asia, Singapour, Institute of South East Asian Studies, n° 7, 2015.

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    35

    Pour une interprétation en termes de faiblesse de l’État laotien, voir l’analyse de Martin Stuart-Fox, « Laos : the Chinese connection », Southeast Asian Affairs 2009, 2009, p. 139-170 ; pour une vision arguant au contraire d’un contrôle accru de l’État via les investissements chinois, se référer à Danielle Tan, « Small is beautiful : lessons from Laos for the study of Chinese overseas », Journal of Current Chinese Affairs, vol. 41, n°2, 2012, p. 61-94, ainsi que Diana Suhardiman, Jessica DiCarlo, Oulavanh Keovilignavong, Jonathan Rigg et Alan Nicol, « (Re)constructing state power through the Laos-China Railway project », Geoforum, vol. 124, n° 2, 2021, p. 79-88. https://doi.org/10.1016/j.geoforum.2021.06.003

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    36

    Voir, par exemple, Cecilie Friis & Jonas Nielsen, « Small-scale land acquisitions, large-scale implications: Exploring the case of Chinese banana investments in Northern Laos », Land Use Policy, vol. 57, 2016, p. 117-129. https://doi.org/10.1016/j.landusepol.2016.05.028

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    37

    Sur cette loi foncière et ses effets au Laos voir Miles Kenney-Lazar, Michael B. Dwyer & Cornelia Hett, Turning Land into Capital: Assessing A Decade of Policy in Practice, Vientiane, Land Information Working Group (LIWG), 2018.

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    38

    Sur les échanges transfrontaliers entre populations de même origine ethnique de part et d’autre de la frontière sino-laotienne, voir Antonella Diana, Roses and Rifles, Experiments of Governing on the China-Laos Frontier, Camberra, Australian National University, Thèse de doctorat, 2009, et Simon Rowedder, Cross-border traders in northern Laos : Mastering smallness, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2022 ; sur les échanges « affectifs » entre entrepreneurs chinois et villageois de la minorité Akha, voir Chris Lyttleton & Yunxia Li, « Rubber’s affective economies : Seeding a social landscape in northwest Laos », in Vanina Bouté et Vatthana Pholsena (dir.), Changing lives in Laos : Society, politics, and culture in a post-Socialist state, Singapore, National University of Singapore Press, 2017, p. 301-324.

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    39

    Sur les stratégies d’anticipation des déplacements forcés, voir Vanina Bouté, « Reaching the cities. New forms of network and social differentiation in Northern Laos », in Vanina Bouté & Vatthana Pholsena (dir.), Changing lives in Laos : Society, politics, and culture in a post-Socialist state, Singapore, National University of Singapore Press, 2017, p. 221-248.

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    40

    Dans le cadre du projet ANR-24-FRAL-0002-01 EE_LaoViet soutenu par l’Agence nationale de la Recherche (ANR) et par la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG).

    Pour citer cette publication

    Vanina Bouté, « Les routes terrestres des migrations chinoises vers l’Asie du Sud-Est continentale : perspective depuis le Laos » Dans VaninaBouté et Olivier Tappe (dir.), « La Chine aux frontières du Laos », Politika, mis en ligne le 11/09/2026, consulté le 14/09/2026 ;

    URL : https://politika.io/es/node/1684