(Paris 1 - Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP))
Parler de musique et de politique revient souvent à mobiliser deux arguments implicites. Le premier est que la musique serait un terrain d’expression politique privilégié. Si aux États-Unis, le très médiatisé spectacle de la mi-temps du Super Bowl ainsi que sa version alternative affiliée au mouvement MAGA, ont récemment illustré comment la musique pouvait cristalliser des positions politiques, il est important de rappeler à quel point les (rares) prises de positions d’artistes de tout premier plan sont en trompe-l’œil et masquent une majorité bien plus silencieuse de musicien·nes. Ainsi, dans les musiques comme le rock ou le rap, pourtant réputées offrir un espace de critique sociale, les sciences sociales indiquent que l’engagement politique des artistes est loin d’être systématique, voire « quantitativement surestimé1 ». Comme le rappelle Marion Brachet, il représente toujours une « source de risque commercial2 », et la préservation de son image auprès du public tout autant qu’auprès des intermédiaires de la chaîne de coopération contraint certain·es artistes à mettre en sourdine leurs opinions politiques. Marie Sonnette-Manougian remarque à ce titre que dans le rap, « plus un artiste est reconnu et occupe des positions établies au sein de son domaine artistique, plus il aurait des difficultés à prendre des responsabilités militantes “explicites” pouvant mettre en péril la suite de sa carrière3 ». Mais là où pour le rap il existe un « marketing de la marge4 » qui valorise les artistes « à message » c’est moins le cas dans d’autres genres musicaux, notamment ceux situés historiquement au cœur de l’industrie musicale5 comme la pop, où les prises de positions politiques publiques sont plus compliquées ou réduites à des thématiques consensuelles et peu clivantes6. Finalement, l’inscription dans un genre plutôt qu’un autre (et donc dans un marché et un milieu professionnel), le niveau de consécration des musicien·nes (et derrière le niveau de dépendance aux structures de production), facilitent ou compliquent plus ou moins l’expression d’un engagement politique. Pour autant, si la très grande majorité des musicien·nes ne publicisent pas d’engagement politique, cela ne revient pas à dire qu’ielles sont dépolitisé·es, de la même façon que la surreprésentation de sportif·ve·s états-unien·nes de haut niveau non affilié·es à un parti (47 %) par rapport à la moyenne nationale (27 %), n’indique pas forcément un engagement politique plus faible de leur part7. Ce qui m’amène au deuxième argument implicite concernant le lien entre musique et politique : souvent, quand bien même on prend acte de la discrétion politique des musicien·nes, on considère pour autant qu’il s’agit d’un milieu professionnel de gauche.
Là encore, la sociologie montre que « si le signe d’égalité entre “la gauche” et les questions culturelles a quelques fondements8 », on surestime encore beaucoup comment la « création artistique relèverait “naturellement” d’un éthos politique progressiste ou de gauche9 ». Or, la musique, et à nouveau particulièrement la partie la plus commerciale du champ de production, ont été traversées par des transformations très profondes dans les conditions de production. On peut alors faire l’hypothèse que ces transformations n’ont pas été sans effet sur les dispositions des musicien·nes, en particulier chez les plus jeunes qui y ont été complètement socialisé·es. De fait, on observe ainsi depuis 30 ans une transition, qui s’est accélérée depuis la crise du disque, vers un modèle de production « individualisant » et « par projet ». Sans être tout à fait nouveau10, ce « régime entrepreneurial11 » s’incarne, par exemple, dans l’adoption du statut d’auto-entrepreneur de la part de plus en plus de musicien·nes des musiques populaires. En effet, ce dernier permettrait de maximiser les profits liés aux différentes formes de revenus (éditions, streaming), et de ne s’appuyer sur des intermédiaires que de façon ponctuelle, notamment pour la distribution. Ce développement a d’abord été rendu possible par « le recours généralisé au régime numérique12 » et à la musique assistée par ordinateur, qui permettent aux artistes de s’autoproduire13, souvent depuis leur domicile (bedroom producer) tout spécialement dans les musiques pop, électronique, et rap. Ce transfert de compétences techniques des labels vers les artistes eux-mêmes s’est donc également accompagné d’un transfert de compétences entrepreneuriales14. Enfin, ce modèle a été popularisé par le succès rencontré par certains artistes qui en ont fait la promotion, notamment sur la base de la rentabilité financière de ce modèle d’organisation15. On peut donc suivre Wenceslas Lizé et Delphine Naudier qui affirment que, « cette managérisation se manifeste également par une transformation des habitus professionnels au contact, plus ou moins direct, des pratiques, des savoirs et des valeurs de l’économie et du management néolibéraux16 ». La centralité de ce régime entrepreneurial et les transformations des habitus professionnels, invitent à interroger à nouveaux frais le « signe d’égalité » entre musique et éthos progressiste, tout spécialement chez les nouveaux entrants, et plus particulièrement dans les genres au cœur de l’industrie musicale.
Pour apporter quelques réponses à cette question, je propose donc d’étudier le cas de Joris. Musicien autodidacte et multi-instrumentiste autour de la trentaine, il vit d’un projet musical en solo d’électro-pop à Paris et se considère justement comme « un artiste-entrepreneur » :
« Mon projet, c’est mon gagne-pain, c’est ce qui fera vivre ma famille plus tard et tout, donc faut que j’en prenne soin, faut que j’aie tous mes droits dessus, faut que j’aie les bonnes personnes et qu’elles remplissent leur rôle à fond […] surtout dans un monde où aujourd’hui, tu vois, j’ai tous les outils pour faire moi-même plein de trucs […]. Mais de plus en plus, les artistes comme moi, qui font un peu tout et tout, et qui sont seuls, on va vers ça, vers un modèle un peu nouveau d’artiste-entrepreneur17 ».
La présentation de son activité correspond parfaitement aux « valeurs de l’économie et du management [néolibéral] » décrit plus haut et rompt radicalement avec la « figure de l’artiste bohème18 ». On peut donc se demander quelles dispositions, notamment politiques, accompagnent un tel habitus professionnel.
Je présenterai dans un premier temps la trajectoire biographique de Joris marquée par le travail indépendant. Je montrerai comment celle-ci a façonné son investissement dans le métier musical et son rapport au travail. Dans un deuxième temps, je montrerai que cet ensemble de facteurs a aussi en partie contribué à son inclinaison très à droite en termes politiques. J’étudierai alors les arrangements de Joris pour concilier ses dispositions conservatrices et sa position dans un milieu professionnel culturel encore rétif aux visions du monde portées par l’extrême droite.
Un artiste-entrepreneur ou un entrepreneur-artiste
« Et du coup chez mes parents c’est un peu l’atelier »
Joris vient d’un milieu favorisé. Il a grandi dans la partie résidentielle des Yvelines (78), l’un des départements français les plus riches. Il provient d’une famille très aisée, marquée professionnellement par le travail indépendant. Son grand-père paternel était, selon ses dires, « un truand, il vendait des voitures qui n’étaient pas à lui, des apparts qui n’étaient pas à lui », et sa femme s’occupait du foyer. Leur fils, le père de Joris, obtient le brevet et quitte ensuite l’école pour devenir assistant d’un entrepreneur en décoration d’intérieur, avant de se mettre à son compte pendant une vingtaine d’année. Il s’est depuis reconverti, toujours en tant qu’indépendant, puisqu’il confectionne et commercialise des bougies pour des professionnels de la restauration d’extérieur tout en continuant à très bien gagner sa vie. Les grands-parents maternels de Joris ont tous les deux été médecins spécialisés à leurs comptes (allergologue pour sa grand-mère, ophtalmologue pour son grand-père). Ayant vécu une grande partie de leur vie en Algérie, où ils donnent naissance à la mère de Joris, ils arrivent en France après la guerre d'Algérie. Sa mère est, tout comme son mari, peu diplômée : d’abord gymnaste dans sa jeunesse, elle a ensuite été photographe de mode avant de se reconvertir un temps comme costumière pour la télévision et le cinéma, puis, plus récemment comme sculpteuse. On voit donc comment la trajectoire familiale de Joris est marquée dans son ensemble par le travail indépendant et en partie par l’artisanat, mais pour autant éloigné de « l’artisanat traditionnel d’origine populaire19 ». Les parents de Joris passent d’une activité artisanale à l’autre avec la sécurité du capital économique hérité de leurs parents respectifs, ainsi que celui accumulé par eux-mêmes, ce qui permet de présenter ces déplacements professionnels sur le mode de la recherche de l’épanouissement personnel plutôt que comme une nécessité (« il en avait un peu ras le bol [de son métier de décorateur] », « aujourd’hui elle a une nouvelle passion, elle fait des sculptures »). Les clientèles qu’ils se sont ainsi constituées, toujours situées en haut de l’espace social, leur ont également permis d’accumuler un capital social important20. On retrouve donc sans surprise ces dispositions au travail artisanal chez Joris, bien que tempérées par une répulsion des activités uniquement manuelles : « Mon père m’a toujours dit : “ne fais jamais ce que je fais” en fait, donc je ne m’y suis jamais intéressé, parce que les chantiers et tout c’est un peu un cauchemar ».
Ce rapide tableau de la trajectoire familiale de Joris permet de se rendre compte de la faiblesse du capital culturel dont il hérite vis-à-vis du capital économique, ce qui explique en partie la manière dont il a investi la carrière musicale.
S’investir dans la musique depuis le pôle économique des classes supérieures
Sans musicien de profession dans sa famille, bien que ses deux grands-mères ainsi que sa mère aient fait du piano (instrument qu’elles possèdent), Joris découvre la pratique par son cercle amical à l’adolescence, en s’essayant d’abord à la batterie sur celle d’un ami. Peu de temps après, ses parents lui en offrent une, et il développe sa pratique en autodidacte en même temps qu’il se diversifie instrumentalement (piano, guitare, chant, synthétiseur, production musicale par ordinateur). À la fin du lycée, quand il envisage de faire de la musique son métier, il choisit de s’inscrire dans une école d’ingénierie et de production du son à Malakoff pour avoir « un filet de sécurité » en tant qu’ingénieur du son dans le cas où son projet artistique ne lui permettrait pas de vivre, et donc pouvoir « se lancer en sécurité ». Ce choix est encouragé par ses parents qui « [l’] ont beaucoup poussé et ne [lui] ont jamais mis de frein ». Ce rapport très « pragmatique » à l’investissement dans la carrière est assez révélateur de sa fraction de classe, et s’oppose d’abord aux fractions davantage culturelles des classes moyennes et supérieures pour qui l’investissement typiquement « vocationnel » fonctionne comme « une croyance dans le jeu qui fait que les individus [qui] y adhèrent […] sont prêts à s’y adonner entièrement, en sacrifiant souvent le confort matériel, la sécurité, parfois la vie de famille21 ». Ce rapport s’oppose ensuite aux investissements dans la carrière des artistes issus des classes populaires. Si les parents de ces artistes sont, comme ceux de Joris, peu dotés en capital culturel notamment scolaire, l’annonce de la décision de poursuivre une carrière artistique entraîne des oppositions parfois frontales entre les artistes et l’environnement familial22, là où pour Joris, son choix a été accepté et même accompagné.
Ce rapport ambivalent à l’investissement dans la carrière se décline aussi dans son rapport au travail musical. Ainsi, les compétences techniques voire artisanales qu’il acquiert durant sa formation d’ingénieur du son ne sont pas vécues comme incompatibles avec des dispositions plus bourgeoises comme la recherche du plaisir sans finalité23, ce qui implique typiquement un refus d’une organisation rationnelle du travail :
« François-Guillaume : Sur l’organisation de ton travail musical, sur l’organisation de tes journées, qu’est-ce que tu fais, comment t’organises le truc ? Joris : On me pose souvent cette question, mais ça dépend, il n’y a pas vraiment de journée type, genre même l’inspi’ c’est quand même un truc particulier, tout part quand même d’une inspiration […] je peux être sur mon vélo ou en moto, et soudainement “oh putain j’ai un truc qui tourne dans ma tête” […], parfois je vais juste rester sur mon ordi à faire du clic de souris parce que je vais faire du réglage de son, donc ça va être très geek, très technique, c’est une partie que j’adore aussi, et parfois je vais faire de la drum, de la guitare, je vais créer, je vais bidouiller des effets, et ça c’est vraiment trop bien aussi […]. Je vais vraiment là ou mes pulsions me viennent24 ».
On retrouve donc bien dans son discours sur sa pratique une dynamique « d’ennoblissement artistique25 » des parties les plus techniques de son travail, qui lui permet d’unifier ses dispositions artisanales et bourgeoises. Ce rapport pragmatique à la carrière et au travail musical se traduit donc assez rapidement chez Joris dans la volonté de centrer sa pratique artistique sur la recherche de rentabilité économique.
« Tu ne considères pas au début ton projet comme étant une entreprise, sauf que maintenant, je le pense beaucoup plus comme ça »
Si aujourd’hui, Joris se targue de « bien gagner sa vie », puisque dès 2019 il déclarait déjà 60 000 euros de revenus annuels, le plaçant dans le 90ème centile de sa profession, c’est en grande partie dû aux conditions matérielles et au capital social que son milieu familial et son cercle de sociabilité lui ont offerts. J’ai déjà évoqué le soutien financier de sa famille dans l’acquisition à l’adolescence de nombreux instruments onéreux, ce à quoi il faut également rajouter la dimension logistique de ses conditions de vie familiales. En effet, vivant dans une grande maison, il a pu installer une batterie chez ses parents, et même aménager un studio d’enregistrement chez sa grand-mère, chez qui il réalise encore aujourd’hui le plus gros de ses prises de son :
« Mon studio est chez ma grand-mère en fait, j’ai un petit home studio dans mon appart à Paris mais quand je me fais des grosses sessions, en nocturne, ou que je veux enregistrer de la batterie, je vais là-bas26».
Mais c’est véritablement son capital social et celui de sa famille qui lui ont permis de convertir ses dispositions au travail indépendant en réalité concrète.
Ainsi une des rencontres les plus marquantes de la carrière de Joris selon lui est celle avec l’un de ses voisins à l’époque de sa vie chez ses parents. Cet homme de soixante ans, qui a été un producteur de plusieurs groupes de pop française de premier plan dans les années 1980, a socialisé Joris au métier dans les tous débuts de sa carrière. À l’image de ce que d’autres travaux ont montré27, ce sont ces intermédiaires qui participent à « la diffusion des normes néo-managériales28 » auprès notamment des nouvelles générations d’artistes. Ainsi, cet ancien producteur a fait office d’agent pour Joris, lui permettant tout particulièrement d’optimiser ses gains :
« C’est grâce à lui qu’aujourd’hui je suis libre de pouvoir faire ce que je veux, de bien gagner ma vie aussi sur ma musique aussi, j’aurais moins gagné s’il n’avait pas imposé les clauses de contrat qu’il a imposé à mon label au début, il m’a fait faire un peu les bons choix au début, donc voilà ça a été une rencontre giga importante29».
De même, durant sa formation en école d’ingénierie du son, Joris fait la rencontre de plusieurs camarades qui deviendront soit de très proches collaborateurs, soit des artistes-entrepreneurs comme lui. Ce réseau lui permet à nouveau de maximiser financièrement son projet par le truchement de contacts et de conseils sur l’optimisation juridique, comme il l’explique en mentionnant l’un de ses anciens camarades :
« Il m’a donné un super nom pour un comptable qui est vraiment que dans la musique, un avocat qui est spécialisé droit de la musique, dans quelle banque il vaut mieux mettre le chiffre d’affaires de ta boîte, donc pleins de tips à la con… et puis c’est important pour le matos pour pouvoir récupérer la TVA, c’est un investissement pour ton projet, donc autant faire des économies30 ».
On a vu comment ses dispositions familiales avaient en grande partie contribué à façonner le sens qu’il donne à sa carrière musicale. De ce point de vue, la prépondérance du travail indépendant autour de lui (l’ensemble de sa famille, ses collègues mais aussi sa compagne auto-entrepreneure dans la mode) associée aux effets socialisateurs néo-managériaux d’intermédiaires ont conforté Joris dans la poursuite du modèle de « l’artiste-entrepreneur ». Politiquement, cette croyance interroge. La science politique a montré depuis longtemps que les indépendants avaient une tendance globale très forte à voter à droite, et que cette propension augmentait à mesure que l’on trouvait plus d’indépendants autour de soi31, tout comme la faiblesse relative du capital culturel par rapport au capital économique32, ce qui est vrai pour Joris dans les deux cas. De fait, et comme on va le voir, Joris s’oriente politiquement très à droite, du fait de sa socialisation familiale conservatrice qui a été renforcée par des rencontres professionnelles. Nous verrons alors comment Joris s’arrange pour rester ajusté à une partie de l’espace social professionnel qui apparaît encore opposé à l’extrême droite.
Mal être dans la culture : conserver une façade non conservatrice
Un conservatisme culturel de coulisse
Si Joris a des positions politiques en accord avec sa position « en haut à droite » de l’espace social, il est intéressant de noter que son conservatisme est avant tout un conservatisme culturel plutôt qu’économique33. Cela tient sûrement au fait que Joris a bénéficié pendant longtemps de l’intermittence, qui est un système de redistribution public. Son conservatisme culturel prend d’abord racine dans sa socialisation familiale. On en trouve des traces dans des discours racistes qu’il associe à la partie pied-noire de sa famille :
« Ma grand-mère, elle va dire “notre petite kabyle” en parlant de la nourrice de ma mère en Algérie par exemple. Mais derrière, c’est une femme qui a tout fait pour quitter l’Algérie et venir vivre avec ma grand-mère, elle a donné́ le prénom de ma grand-mère à sa fille, elle a eu une vie incroyable ici, avec pleins d’enfants et de petits-enfants. Tout ça simplement pour dire que parfois c’est juste des marques d’affection et que quand on n’a pas le background, certains trucs peuvent choquer si l’on se réfère seulement à notre petite décennie34 ».
Mais c’est surtout par l’entremise de ses fréquentations amicales et professionnelles que Joris va tenir de plus en plus de propos très à droite. C’est notamment Théo, rencontré dans l’école mentionnée dans la partie 1, son plus proche collaborateur et ouvertement politisé à l’extrême droite qui le socialise à ses préférences politiques. À son contact, Joris durcit ses positions conservatrices, là-encore uniquement sur le versant culturel et vote pour les candidats de l’extrême droite aux élections présidentielles de 2022. C’est durant des week-ends entre amis et proches collaborateurs, et donc en coulisse de son activité publique de chanteur, que j’observe le plus de discours antiféministes, xénophobes ou homophobes comme on peut s’en apercevoir dans les quelques extraits ci-dessous :
Joris discute avec un ami d’enfance et lui parle d’une histoire d’un homme qui montre que toutes les femmes comme les hommes préfèrent indifféremment être managés par les hommes. « Et du coup, le plafond de verre, ce n’est pas tant que les hommes leur mettent que c’est les femmes qui se le mettent elles- mêmes ». Il enchaîne en parlant de sa copine qui est d’accord avec ça : « Les femmes entrepreneuses sont toujours aux côtés des hommes, et quand elle était avec une femme ça s’est hyper mal passé, problème d’ego de chaque côté. Alors que quand c’est une femme et un homme ça marche hyper bien ». Son ami acquiesce : « L’homme apporte beaucoup à la femme. Mais c’est avant tout une question de secteur, dans la vidéoludique ça marcherait hyper bien que ce soit homme / homme ou femme / femme ». Joris appuie son propos et revient à une discussion qu’il a eue à nouveau avec sa copine : « Elle n’a jamais eu de problème avec des hommes alors que les femmes bitchaient beaucoup sur elle, et que donc il y a ce mythe de la sororité, alors qu’il y a beaucoup de compétition35».
Joris développe ici, en compagnie d’un de ses amis d’enfance devenu ingénieur informatique et entrepreneur, le stéréotype de la rivalité féminine en l’associant à la culture entrepreneuriale qui est une des caractéristiques partagées des socialisations de ce groupe d’amis. En rapprochant la supposée incapacité des femmes à travailler entre elles (« ce mythe de la sororité ») avec des considérations plus générales sur le management, les deux amis contribuent à tisser un univers cohérent qui s’appuie notamment sur la mobilisation d’arguments tirés de leurs expériences personnelles de travail, et renforcent les propos généraux qu’ils cherchent à démontrer (« les femmes préfèrent être managées par des hommes »).
Dans cet autre extrait, on peut avoir un aperçu de ses positions anti-homosexuelles :
Le groupe est calmement regroupé entre le salon et la terrasse de la maison. Joris qui regardait son téléphone s’énerve soudainement « oui bah, ça va le droit d’avorter dans tous les États aux US, bah, ça va on a compris ! Ils nous bassinent avec ça comme si ça allait changer la face du monde. Apparemment, dans le prochain film Pixar il y a le premier baiser homosexuel » Brandon lui demande : « Mais pourquoi ? Quel est l’intérêt ? » – « Parce que c’est pour permettre d’empêcher la souffrance des personnes dominées répond Joris très ironiquement36».
Le week-end entre amis a débuté le vendredi 24 juin 2022, jour où l’arrêt Roe vs. Wade, qui laissait la décision de l’avortement jusqu’au premier trimestre aux femmes états-uniennes enceintes, est abrogé par la Cour Suprême américaine. Cette suppression du droit fédéral à l’avortement donne la possibilité aux différents états d’interdire l’IVG, ce qu’une quinzaine d’entre eux ont fait depuis37. C’est à cette actualité que Joris se réfère dans cet extrait d’observation. Sans que je sois capable d’identifier la source numérique à l’origine de son énervement, sa position est univoque. Il s’insurge contre la place qu’occupe cette nouvelle dans l’espace médiatique auquel il est exposé, laissant entendre qu’il s’oppose à la lecture critique de cette abrogation (« comme si ça allait changer la face du monde »). Mais c’est la connexion logique qu’il effectue avec un autre sujet d’actualité qui est intéressante. En rapprochant la possibilité d’interdire l’IVG aux États-Unis avec « le premier baiser homosexuel » dans un film d’animation, il prend position très nettement contre les avancées en faveur des femmes et des homosexuels (qu’il moque d’ailleurs à la fin), que ces évolutions soient matérielles (IVG) ou symboliques (le baiser). Il fait ainsi référence à une polémique états-unienne lorsque Disney, qui a racheté les studios d’animation Pixar, a décidé de supprimer de l’écran un baiser entre deux personnages du même sexe à la suite de mobilisations anti-woke en Floride. Les équipes d’animations ont publié une lettre publique dénonçant un climat anti LGBT au sein de l’entreprise, qui a fini par céder sous la pression en mars 2022, rétablissant le baiser38pour sa sortie en juin.
Il faut donc insister sur le fait que ces discours m’ont été accessibles uniquement dans la mesure où j’ai pu assister à l’entre-soi que Joris orchestre autour de lui. Ce sont notamment ces week-ends entre amis exclusivement masculins, pour la plupart amis d’enfance de Joris et auxquels j’ai été invité, qui m’ont donné un aperçu des positions politiques de Joris. Car, comme on va le voir, sa façade publique d’artiste en est parfaitement dépouillée.
Séparer le conservateur de l’artiste
À l’inverse des coulisses, la posture publique d’artiste de Joris est rigoureusement neutralisée. On ne trouve aucune mention politique dans ses interviews ou les textes de ses chansons, lesquels traitent la grande majorité du temps de thèmes consensuels comme l’amour ou l’introspection. On peut avancer plusieurs hypothèses pour expliquer ce silence. D’abord, si l’on se place à l’échelle de la production musicale française, il faut rappeler qu’il s’agit d’un milieu qui cultive encore une image rétive à l’extrême droite, comme en témoigne une tribune à l’occasion des législatives de 2024 signée par plus de cinq cents artistes appelant à faire barrage à l’extrême droite39. Cette dynamique marginalise les discours politiques très à droite dans des espaces confinés du marché musical40. Ensuite, Joris est engagé dans une partie de l’industrie musicale, l’électro-pop, qui contrairement à d’autres marchés ne valorise pas l’engagement politique des artistes : il est rare d’y trouver des artistes « engagés ». Enfin, il s’est principalement produit dans des salles et des clubs de l’Est parisien41, s’adresse donc à un jeune public urbain diplômé, ce qui caractérise également les intermédiaires qu’il y fréquente42. Il est à présent établi que ces caractéristiques sociales, et tout particulièrement le haut niveau de diplôme, repoussent les électeurs du vote à l’extrême droite43. C’est donc l’ensemble de ces éléments qui contraignent sa carrière à renvoyer une image politiquement neutre à la fois à destination de son public mais aussi des intermédiaires dont il est tributaire. De ce point de vue, c’est cette façade neutralisée qui l’autorise à collaborer avec des artistes très engagées dans les luttes LGTBQIA+ tout en tenant en privé des discours ouvertement homophobes comme on l’a vu. On retrouve donc chez lui une conciliation « du conservatisme de fait et de la prétention à l’ouverture44 ». Le collectif d’auteur·ices d’un article sur les morales de classe expliquent ces « discours contestataires aux potentialités aussi bien subversives que conservatrices », par le développement « des injonctions à l’autonomie et à la responsabilité venues du haut (et diffusées par différentes institutions comme l’école ou le management des entreprises)45 », injonction à l’autonomie dont on a vu que Joris se réclamait volontiers. Les auteur·ices montrent que ce sont ceux qui sont les plus ajustés à ces évolutions qui réussissent le plus facilement à concilier ces contradictions morales, à l’image ici de Joris.
Si Joris apparaît donc isolé politiquement dans son milieu professionnel, il bénéficie cependant d’espaces propices à un certain relâchement éthique. Il s’agit d’abord de ses sociabilités. On l’a dit, il organise régulièrement des week-ends avec ses amis fidèles qu’ils considèrent comme des « safe spaces » durant lesquels ils peuvent agir « sans filtre ». Le terme « safe space », qui est communément utilisé pour désigner un espace permettant aux groupes marginalisés de s’exprimer librement, est régulièrement employé par le groupe pour se caractériser. Il sert à exprimer l’autorisation que les membres s’octroient à avoir des propos et des comportements qui seraient sanctionnés dans d’autres espaces sociaux, en particulier en compagnie de femmes et des personnes de gauche. Ensuite, Joris bénéficie également d’un espace de relâchement éthique professionnel. On l’a dit, il travaille chez lui, et dans la mesure où l’organisation de son travail lui permet de choisir ses collaborateurs, il a su s’entourer de personnes avec qui il partage des visions du monde. Théo, que j’ai précédemment évoqué, ancien camarade de son école d’ingénierie du son, est rapidement devenu une personne centrale au projet artistique, responsable de la sonorisation des concerts, mais aussi et surtout de toute la partie audiovisuelle (lumières, clips vidéo), tant est si bien que Joris le considère à part entière dans le projet dont il est pourtant le seul titulaire. Ce sont donc ces moments de collaboration entre eux, chez Théo ou chez Joris qui constituent un interstice dans la façade professionnelle neutralisée politique de ce dernier et qui lui permet de se relâcher éthiquement.
Cette séparation nette entre sa façade neutralisée et des coulisses politisées est parfois réductible à une simple porte fermée, comme en témoigne cette scène que j’observe quelques heures avant un concert dans une salle publique de la banlieue nord de Paris :
L’assistante de production arrive dans la loge peu après que Joris soit arrivé. Elle demande ce que le groupe veut pour boire après le concert et en profite pour donner des papiers administratifs à remplir. Tout le monde loue le côté très professionnel de cette interaction : « très pro » échange le groupe de manière impressionné. Ce qui n’empêche pas Joris de faire une remarque sexiste une fois l’assistante repartie en l’imitant : « et niveau suçage de beuteu est ce que vous avez tout ce qu’il vous faut ? », déclenchant l’hilarité du reste du groupe46.
Cet extrait résume finalement parfaitement les arrangements qu’un artiste comme Joris doit faire pour concilier sa position et ses dispositions.
Il est encore très difficile d’estimer les positions politiques des artistes. Si on a vu comment le champ de production musical, dans sa forme actuelle, restait relativement opposé aux thématiques les plus conservatrices, cet état pourrait éventuellement basculer. De ce point de vue, on a observé des tentatives récentes d’incursions de financement de la culture, autour par exemple du très réactionnaire et milliardaire Pierre-Édouard Stérin47. Mettant en action la stratégie des Identitaires, ces militants d’extrême droite qui ont fait de la culture, l’un des principaux terrains d’affrontement idéologique contre la gauche48, il rejoint en France, d’autres milliardaires publiquement conservateurs qui ont largement investi dans la musique, comme les États-uniens Philip Anschutz et John C. Malone, ou le beaucoup plus « médiatique » Vincent Bolloré. Comme le révélait Streetpress en mai 202549, ces hommes d’affaires ont étendu leur influence à des titres de presses, mais également des festivals, des salles de concert, et des labels musicaux. Il faut donc se demander si ce financement massif de l’extrême droite dans la musique arrivera, à termes, à redéfinir les normes de publicisation des opinions politiques des artistes, contribuant sûrement, à libérer la parole de nombreu·xses artistes qui se tenaient jusque-là dans l’ombre de la neutralité politique, comme c’est le cas de Joris.
Notes
1
Deena Weinstein, « Rock protest songs : so many and so few », in Ian Peddie (dir.), The Resisting Muse : Popular Music and Social Protest, Farnham/Burlington, Ashgate, 2005, p. 3-16.
2
Marion Brachet, « Roger Waters et la performance du politique » Dans Marion Brachet et Esteban Buch (dir.), « Musique et politique », Politika, mis en ligne le 03/02/2025, consulté le 10/02/2026.
3
Marie Sonnette, « Articuler l’engagement politique et la reconnaissance artistique. Conflits et négociations dans les trajectoires professionnelles de rappeurs contestataires », Sociologie et Sociétés, 2016, vol. 47, n.° 2, p. 166. DOI : https://doi.org/10.7202/1036344
4
Karim Hammou, Une Histoire du rap en France, Paris, La Découverte, 2012.
5
Alice Aterianus-Owanga, Marie Sonnette-Manougian, « Rap et mouvement sociaux » in, Karim Hammou et Marie Sonnette-Manougian, 40 ans de musique hip-hop en France, Paris, La Découverte, 2022.
6
Les prises de positions contre la faim ou la famine sont de ce point de vue emblématiques, comme We are the world (1985) par USA for Africa, ou La chanson des restos (1986), par les Enfoirés.
7
Peter Lutz « the political lean of pro sports », Votehub, mis en ligne le 20 janvier 2026.
8
Vincent Dubois, « Droite-gauche : les partis politiques et la culture », in Emmanuel De Waresquiel (dir.), Dictionnaire des politiques culturelles de la France depuis 1959, Paris, CNRS Éditions, 2001, p. 223.
9
Júlia Donley, Lambert Dousson et Jason Julliot, « La musique et les droites », Transposition, [En ligne], n° 13 | 2025, p. 12, mis en ligne le 17 novembre 2025, consulté le 09 décembre 2025 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15b04
10
Tia De Nora, « Beethoven et l’invention du génie », Actes de la recherche en sciences sociales, n°110, 1995, p. 36-45 ; Pierre-Michel Menger, Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphose du capitalisme, Paris, Seuil, 2002.
11
Simon Borja et Séverine Sofio, « Production artistique et logiques économiques : quand l’art entre en régime entrepreneurial », Regards sociologiques, n° 37-38, 2009, p. 23-43.
12
Nick Prior, « Musiques populaires en régime numérique. Acteurs, équipements, styles et pratiques », Réseaux, n°172, 2012, p. 66-90.
13
Stéphane Constantini, « Création de la rareté : de la notion de vivier à l’ère du numérique », in Jacob Mathews, (dir.), L’Industrie musicale à l’aube du XXIe siècle, Paris, L’Harmattan, 2012.
14
Anna Lenoir et Albéric Tellier, « L’avènement de l’artiste entrepreneur dans la musique. Facteurs explicatifs et conditions de réussite », in Collectif, Artistes et entreprenariat. Vers de nouvelles formes d’organisation dans la musique, Paris, CNM Éditions, 2024.
15
Thomas Blondeau, « Les artistes se font label », Libération, publié en ligne le 03 mars 2017.
16
Wenceslas Lizé et Delphine Naudier, « Intermédiaires, professionnalisation et hétéronomisation des champs artistiques », in Maxime Quijoux (dir.), Bourdieu et le travail, Rennes, PUR, 2019, p. 173.
17
Extrait d’entretien avec Joris, réalisé en visio, le 24 novembre 2020.
18
Jérémy Sinigaglia, « De la bohème à l’organisation scientifique du travail : la diffusion des pratiques néo-managériales chez les musiciens », Volume !, vol. 18, n°1, 2021, p. 68. DOI : https://doi.org/10.4000/volume.9013
19
Bernard Zarca, « Artisanats et trajectoires sociales », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 21, 1979, p. 3-26.
20
Sur le rôle de la clientèle dans la constitution d’un capital social, voir Bernard Zarca, L’artisanat français. Du métier traditionnel au groupe professionnel, Paris, Économica, 1985, p. 235.
21
Gisèle Sapiro, « La vocation artistique, entre don et don de soi », Actes de la recherche en sciences sociales, n°168, n°3, 2007, p. 9.
22
Nicolas Roux, « La mobilité sociale d’artistes du spectacle issus des classes populaires : des “transclasses” entre désir d’émancipation et sentiment d’illégitimité », Lien social et politiques, n°74, 2015, p. 57-76.
23
Sur le « devoir du plaisir », voir Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979, p. 424.
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Extrait d’entretien avec Joris, réalisé en visio, le 24 novembre 2020.
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Flora Bajart, Les Céramistes d’art en France. Sens du travail et style de vie, Rennes, PUR, 2018.
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Extrait d’entretien avec Joris, réalisé en visio, le 24 novembre 2020.
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Vincent Dubois, La Culture comme vocation, Paris, Raisons d’agir, 2013 ; Wenceslas Lizé et Delphine Naudier, « Intermédiaires, professionnalisation et hétéronomisation des champs artistiques », in Maxime Quijoux (dir.), Bourdieu et le travail, Rennes, PUR, 2019.
28
Jérémy Sinigaglia, « De la bohème à l’organisation scientifique du travail : la diffusion des pratiques néo-managériales chez les musiciens », Volume !, vol. 18, n°1, 2021, p. 75.
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Extrait d’entretien avec Joris, réalisé en visio, le 24 novembre 2020.
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Extrait d’entretien avec Joris, réalisé en visio, le 24 novembre 2020.
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Extrait de la conversation numérique du groupe d’amis de Joris, septembre 2023.
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Extrait du journal de terrain, observation d’un week-end avec le groupe d’amis de Joris en Centre-Val de Loire, juin 2022.
36
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Rémy Caveng, Fanny Darbus, François Denord, Delphine Serre, Sylvain Thine, « Des morales de classe ? Dispositions éthiques et positions sociales dans la France contemporaine », Actes de la recherche en sciences sociales, 2018 vol 4, n°224, p. 99.
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Extrait du journal de terrain, observation d’un concert de Joris en tant que batteur avec un ami musicien professionnel dans le Val-d’Oise, 16 novembre 2019.
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