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« Petit métier, grande utopie ? » L’engagement d’un patron pêcheur dans la prud’homie de Palavas-les-Flots
sociologue de l’alimentation

(Maison des sciences et des humanités SUD / CNRS)

réalisateur

(Maison des sciences et des humanités SUD / université de Montpellier Paul Valéry)

doctorante Cifre

(université de Perpignan Via Domitia / rattachée à l’UMR MARBEC de Sète)

Au printemps dernier, notre équipe transdisciplinaire (une sociologue, une étudiante en master science-société et un vidéaste) enquêtait sur les expériences de recherches participatives qui avaient été incubées par la boutique des sciences de Montpellier (hébergée à la Maison des sciences et des humanités)1. Cette équipe a rencontré Eva Jaouen (doctorante) et Thomas Lumbreras (patron pêcheur), engagés auprès de la prud’homie2 de Palavas-les-Flots pour co-construire un plan de gestion de la pêche sur le territoire concerné. Cette rencontre, qui avait été filmée et enregistrée, nous a donné envie de rendre visible la part immergée d’une filière alimentaire que nous percevons comme peu représentée dans l’espace public et scientifique. La pêche était déjà invisible sur l’île imaginaire Utopia décrite par Thomas More au XVIe siècle et sur laquelle les habitants survivaient d’agriculture. L’auteur faisait référence à une société idéale capable de réaliser le bonheur de sa population. La pêche artisanale incarne cette utopie qui nous aide à imaginer et penser de nouvelles formes de relations entre les humains qui vivent de la pêche et ceux qui s’en nourrissent, mais aussi avec les non humains qui sont pêchés. Ces relations ne seraient plus fondées sur l’extractivisme mais sur le soin et la coopération. Car depuis plusieurs décennies, le secteur de la pêche maritime3 fait face à une triple crise : celle de la ressource halieutique, celle de la rentabilité des entreprises de pêche et celle de la population maritime (20 % d’emplois en moins)4. La Méditerranée française compte environ 250 000 pêcheurs, dont 80 % sont appelés « petits métiers »5 en raison de la taille de leurs embarcations (moins de 12 mètres de long) ; ils sont à distinguer des grands métiers de chalutage et des sennes de la pêche thonière. La notion de « petit métier », à la fois anthropologique et économique, désigne donc la majorité des exploitants des étangs et de la zone littorale, à la tête de petites unités artisanales polyvalentes utilisant des techniques de pêche ancestrales et sélectives6. Cette population d’artisans, typique de la Méditerranée, se regroupe dans des communautés professionnelles le long d’un chapelet de ports de pêche traditionnels. Depuis le XIIIe siècle, en traversant les vicissitudes de l’histoire, ces communautés sont encadrées juridiquement dans des prud’homies de patrons pêcheurs qui gèrent des circonscriptions halieutiques7. Cette institution incarne une utopie nourricière dans la mesure où elle garantit, par une gouvernance communautaire, l’équilibre entre protection de la biodiversité et activité de pêche.

L’article et la vidéo associée restituent les principaux enjeux contemporains de la pêche artisanale à travers le témoignage d’un personnage principal, un patron pêcheur de la prud’homie de Palavas-les-Flots, et retrace son engagement progressif dans un processus de collaboration avec des chercheur·es et des acteur·ices locaux.

« Ne plus nager à contre-courant »

Thomas, la quarantaine, a commencé il y a une quinzaine d’années par être matelot et après deux années de navigation a pu passer son brevet de capitaine pour diriger un navire. Comme d’autres pêcheurs professionnels du golfe du Lion, Thomas est directement concerné par les transformations structurelles de cette filière alimentaire. En effet, la surpêche, à laquelle s’ajoutent le changement climatique et les problèmes de pollution, ont entraîné une diminution drastique de la ressource marine (en nombre et taille des individus) d’autant que la Méditerranée est une mer fermée. Pour y remédier, le plan européen WestMed, de gestion et de maintien de cette ressource, limite depuis 2019 le nombre de jours de pêche à 100 par an. Mais ces quotas produisent des effets pervers ; notamment lorsqu’ils entraînent, suite aux abandons de la pêche au chalutier, des reports de l’effort de pêche8 sur les petits métiers qui restent à proximité du littoral et qui utilisent essentiellement des arts dormants9. Cette transformation de la flotte et des techniques de pêche augmente la pression sur les petits poissons, comme le merlu ou le rouget. Thomas le décrit ainsi :

« Il ne faut pas que le pêcheur nage à contre-courant de ce qui se passe autour de lui. Je pense aussi qu’il faut que la pêche appréhende les problèmes différemment. »

Désireux de s’engager pour le maintien de cette activité économique tout en préservant la ressource marine, Thomas s’est présenté il y a plus de trois ans comme prud’homme maritime à la prud’homie de Palavas-les-Flots. Son rôle, avec ses confrères, est de « gérer les conflits pour que les choses se passent bien et que tout le monde puisse travailler ». Par exemple, lorsque les « actions de pêche » ne sont pas conformes au règlement de la prud’homie, comme poser des filets trop près d’un autre pêcheur alors que la distance minimale est de 150 mètres entre deux filets. Si toutes ces règles ne sont pas écrites10 elles découlent du bon sens et « nous en tant que prud’hommes, on va essayer de rappeler tout le monde au bon sens, tout simplement ». Tous les pêcheurs11 de la prud’homie ne sont pas prud’hommes, mais ils ont tous le devoir de respecter le règlement. Ils sont quatre prud’hommes12 sur la circonscription qui fait 30 kilomètres de côte. Deux visions de la pêche et de leur fonction semblent les diviser. Celle de Thomas, en plus d’assumer des fonctions économiques, est orientée sur la protection de la pêche en tant que socio-écosystème marin.

« Alors, il y a plusieurs postulats sur le rôle des prud’hommes. C’est-à-dire que beaucoup de prud’hommes considèrent qu’ils sont là pour protéger leurs pêcheurs. Moi, je ne suis pas tout à fait d’accord avec ce postulat. On n’est pas là pour protéger les pêcheurs, on est là pour défendre la pêche sur un territoire donné. Et il y a même une nuance qui est importante. »

 

En d’autres termes, défendre la pêche en tant que prud’homme signifie accompagner la transition d’un modèle fondé sur l’intérêt individuel à court terme par la ponction irraisonnée de la ressource, à un modèle de prélèvement raisonné et durable.

« Défendre la pêche »

La pêche artisanale ne raisonne pas en volume mais en qualité, de poisson et de conditions de travail pour les pêcheurs. Tous les jours Thomas sillonne le golfe d’Aigues-Mortes pour pêcher, au plus, une trentaine de kilos de poisson. C’est la limite qu’il s’est fixée pour être viable et bien vivre en vendant son poisson directement à quai au consommateur :

« Moi, je fais 30 kg par jour. C’est le poids de poisson qu’il me faut pour être à peu près viable (…) Si je fais 100 kilos de poissons je mets les mains sur la tête et je me dis “oh là, j’en ai pour 5 heures à enlever les poissons un par un du filet !” Si vous faites 200 kilos de poissons en été quand il fait chaud vous avez intérêt à aller vite. Il faut vite aller chercher des poubelles de glace à mettre sur le poisson avant que ça fonde. Il faut vite démailler les poissons un par un pour le reconditionner le remettre en glace. C’est vraiment la course et personnellement faire la course comme ça, j’ai horreur de ça. Je préfère pêcher 30 kilos de poissons, je fais ma petite journée. On ne devient pas millionnaire en étant pêcheur-artisan. Mais on peut vivre correctement sans forcément avoir besoin de faire des volumes colossaux. Le petit pêcheur il ne résonne pas en volume il résonne plus en qualitatif et en valorisation. »

Si Thomas n’emploie pas le terme de pêche durable, il en a intégré les enjeux. Au fur et à mesure qu’il est témoin de la diminution de la ressource depuis le début de son activité, sa préoccupation principale devient celle de protéger la ressource marine pour assurer la survie des générations futures en limitant les pratiques non conformes, voire délinquantes.

« Ma vision de la défense de la pêche c’est faire en sorte que demain les jeunes qui arrivent continuent à faire le même métier, continuent à pêcher les mêmes poissons. (…) Défendre la pêche, c’est défendre les fonds marins de notre territoire. »

La pêche artisanale réclame d’abandonner des pratiques de pêche intensive. Aujourd’hui la réglementation de la prud’homie concerne essentiellement le matériel utilisé comme l’interdiction des arts traînants qui raclent les fonds, des filets trop longs, mais aussi les périodes autorisées de pêche. Par exemple, pour le poulpe, la période d’août à septembre est interdite pour laisser du temps à la ponte de se faire ; et le pot habituellement utilisé pour la pêche, est laissé en mer pour que le poulpe y dépose ses œufs. Si la taille des mailles de filets n’est pas encore réglementée, elle constitue un obstacle majeur dans le renouvellement des ressources (en dessous de 40 les petits gabarits de poissons n’ont pas eu le temps de se reproduire). Une des actions assez récentes de la prud’homie a été de mettre en place une zone de cantonnement marine dans laquelle la pêche est strictement interdite. Mais au bout de quatre ans, ils se sont rendus compte que la zone attirait les convoitises et que des pêcheurs s’y rendaient pour prélever du poisson. À force de braconnage, la zone de cantonnement est aujourd’hui quasiment réduite à néant et les dégâts sont même pires qu’avant son aménagement selon Thomas. Un projet de radar sera financé pour soutenir leur volonté de multiplier ces zones de cantonnement. Il comptabilisera et tracera (sans les identifier) les passages de bateaux et devrait être un moyen de dissuasion efficace. La difficulté, c’est de changer les mentalités car « tous les pêcheurs ne sont pas dans une vision de “il faut protéger”, ce n’est pas forcément quelque chose de général, même si assez répandu au sein de la Prud’homie de Palavas ».

« Sortir de sa bulle »

La transformation des pratiques visant à rendre la pêche durable est possible par une compréhension fine de ses enjeux et du fonctionnement de ce socio-écosystème. C’est l’avis que partage Thomas qui acquiert une compréhension globale des enjeux écologiques, politiques, économiques, voire sociaux, de la pêche grâce à son rôle de prud’homme. Cette fonction le met en lien non seulement avec les autres pêcheurs de la prud’homie, mais également avec les acteur·ices de la gestion de l’espace marin.

« J’ai l’impression que la pêche a toujours été un petit peu dans cette bulle d’une certaine façon. Le fait d’être prud’homme, ça m’a permis de voir un petit peu ce qui se passait autour de cette bulle. C’est-à-dire que quand on est en mer, en hiver, on est tout seul (…) Et d’être devenu prud’homme, ça m’a permis de voir tout ce fonctionnement qu’il pouvait y avoir avec les différents acteurs. Aujourd’hui, j’apprends mieux la vision de l’administration vis-à-vis de l’espace marin. J’apprends beaucoup mieux la vision des collectivités aussi. Et donc, ça permet de mieux comprendre les domaines de compétence des différents acteurs qu’on peut croiser. Je pense qu’un pêcheur qui n’est pas passé par la prud’homie et qui reste dans son travail, cette vision d’ensemble lui est totalement méconnue malheureusement. »

Son témoignage souligne combien la participation directe à la gestion du territoire par la fonction de prud’homme diminue le sentiment de subir des décisions administratives qui les concernent directement.

« Avant d’être prud’homme, je ne voyais pas tous ces aspects. Ces aspects réglementaires, ces aspects de gestion du territoire, qui pouvait faire quoi. C’est vrai qu’on voyait toujours des règlements qui pouvaient arriver ou de nouvelles législations concernant la pêche sans vraiment comprendre d’où elles venaient et pourquoi est-ce qu’elles arrivaient. Et le fait d’être rentré dans la prud’homie, d’avoir fait tout ce travail avec Eva, d’échanger avec l’administration maritime, avec des chercheurs, avec d’autres acteurs, avec la collectivité, l’Ifremer13, etc. On arrive à se faire une vision d’ensemble et se dire “ah oui d’accord je comprends un petit peu mieux le fonctionnement global de tout ça. (…) En fait c’est plus facile d’arriver à trouver des compromis sur des règlements qui arrivent quand on est dedans, où on comprend vraiment la globalité finalement”. »

Si Thomas se familiarise avec l’administration maritime et les collectivités territoriales notamment sur la question de la protection des espaces marins, la collaboration avec les scientifiques se fait également plus étroite et plus constructive qu’autrefois, en raison de nouvelles pratiques de recherche plus participatives qui permettent d’accéder à une compréhension mutuelle.

« La pêche elle a toujours travaillé depuis très longtemps avec les scientifiques mais il y a eu des périodes de tension entre les scientifiques et la pêche. C’était sur une autre génération de chercheurs. Là depuis quelques années le dialogue marche beaucoup mieux ; on a une autre génération de chercheurs qui est arrivée. On communique, on travaille beaucoup ensemble sur pas mal de projets. (….) Ils nous accompagnent sur les bateaux pour voir aussi comment on travaille. Donc on a de belles collaborations. »

Par exemple, pendant le Covid, un jour Thomas pêche une dorade balisée de l’Ifremer. Il rencontre donc un des chercheurs du projet « Connect-Med » qui étudient les liens entre lagune et mer en termes d’habitat et des conditions environnementales en suivant quatre espèces marines dont la dorade. De fil en aiguilles, ils en viennent à collaborer pour définir la période d’arrêt de pêche au poulpe la plus adaptée. Ses interactions avec les scientifiques ont renforcé sa connaissance de la mer et des espèces qu’il pêche. En relatant les comportements des animaux, il construit en quelque sorte un lien de proximité entre lui et l’animal.

« Il y a toujours des choses à apprendre. Par exemple, j’ai appris que les bernard-l’hermites, quand ils changent de coquillage ils décollent leurs petites anémones et ils les recollent sur leur nouveau coquillage par exemple. C’est des petits détails comme ça qui sont toujours marrants à connaître. »

« Puis le poulpe s’est fait sa petite maisonnette [dans le pot] ; il sait que pendant deux mois il est tranquille il peut aller dans son pot. Et puis souvent ils pondent sur les pots à poulpe donc les œufs de poulpe restent collés dessus. Après ils restent à côté. Donc finalement on leur laisse la petite maisonnette pour qu’ils fassent leurs œufs et puis après quand la période est passée on ne reprend pas le pot. »

Quant au lien avec les mangeurs, il se construit par la sensibilisation au métier de la pêche artisanale qu’il fait lors des ventes « au cul du bateau » en rentrant de sa pêche. Il leur explique les pratiques de la pêche artisanale, comme sortir la veille au soir en mer pour poser les filets, et revenir le matin et découvrir ce qu’il y a dans les filets : « On fait beaucoup de sensibilisation comme ça pour leur montrer comment on travaille, leur expliquer aussi un petit peu ce que c’est la pêche artisanale. C’est une pêche qui est quand même moins agressive. Pour nourrir l’humanité il faut faire du volume c’est sûr, mais il y a aussi cette différence avec la pêche artisanale où c’est moins agressif. » Il arrive aussi que des classes primaires passent sur les quais pendant qu’il travaille et il leur apprend à faire un nœud, « ce genre de petites choses ».

Avec les plaisanciers, dont l’effort de pêche n’est toujours pas comptabilisé dans les statistiques, les relations se tendent, même si le tourisme est nécessaire selon Thomas. La pêche de plaisance constitue une menace pour la ressource et justifie aussi le comptage des passages de bateaux.

Coconstruire un plan de gestion

L’acquisition d’une compréhension fine du système administratif de la pêche par les pêcheurs eux-mêmes permet leur émancipation. Ce processus autorise in fine leur contribution à la réglementation qui les concerne par démocratie directe en prenant part aux discussions institutionnelles.

« Parce qu’en restant dans cette petite bulle, en fait ce qui se passe c’est que l’on vient lui [le pêcheur] imposer les choses sans qu’il ait eu le temps de dire ce qu’il avait à dire. Malheureusement c’est très souvent comme ça que ça s’est passé. En fait c’est au pêcheur de se bouger un petit peu les fesses quoi. Montrer qu’on existe. Montrer ce qu’on fait. Parce que ça aussi ça a été, je pense que ça a été un tort des prud’homies sur ces 30 dernières années. Certaines ont fait beaucoup de choses. Mais par contre elles n’ont pas assez communiqué. Elles se sont effacées en fait. Face aux comités régionaux, face aux organisations de producteurs aussi. »

En effet, ce projet ambitieux de transformation de la pêche dans une démarche démocratique et participative avec l’ensemble des acteurs et actrices de la filière les ont amenés progressivement à inscrire la prud’homie des patrons pêcheurs de Palavas-les-Flots dans une démarche de conception d’un plan de gestion de la pêche. Tout a commencé lorsque les prud’hommes ont souhaité mettre à l’écrit la réglementation de la Prud’homie, qui était jusque-là fondée sur l’oralité. Une étudiante en master de droit des Espaces et des Activités Maritimes (Brest), Eva Jaouen, s’y attèle dans le cadre d’une collaboration étroite avec l’administration maritime. L’expérience positive et l’acquisition de compétences grâce à une collaboration scientifique se poursuit aujourd’hui par une bourse Cifre14 financée par les collectivités territoriales de la circonscription prud’homale avec l’idée de construire un plan de gestion de la circonscription de la prud’homie. L’objectif est de proposer un ensemble de mesures de gestion collective d’un bien commun et d’un espace marin domanial en libre accès au public. L’un des moyens envisagés est de faire évoluer la réglementation prud’homale, mais aussi de travailler sur des sujets comme l’effort de pêche exercé sur la façade maritime qui implique la plaisance, dont la pression actuelle sur les espaces marins n’est pas anodine. Dans ce contexte réglementaire en mutation, exercé par l’État et par l’Europe, l’objectif du plan de gestion est également d’anticiper et de se préparer aux nouvelles mesures pour ne pas les subir lorsqu’elles seront mises en application. Pour la France, l’objectif d’ici 2030 est de constituer un réseau d’aires marines protégées couvrant 30 % du territoire national, avec au moins 10 % de zones de protection forte. La première étape du plan de gestion est de poursuivre l’état des lieux réglementaire et l’identification des acteurs sur la circonscription maritime de la prud’homie de Palavas-les-Flots (environ 26 000 hectares). Ensuite sera réalisé un état des lieux scientifique en collaboration avec les chercheurs spécialistes de l’UMR MARBEC dans lequel est hébergée Eva Jaouen, la doctorante Cifre, afin d’envisager de nouvelles actions. Par exemple, l’étude d’espèces en déclin ou ayant disparu. Le plan de gestion permettra à terme de lever des fonds pour les projets mis en place par la prud’homie comme ce fut le cas pour le radar. Ce radar est en quelque sorte le prolongement d’une surveillance déjà assidue des pêcheurs, devenus des « sentinelles de la mer ».

Imaginer de nouveaux récits

Ces actions doivent participer à transformer une réalité dystopique dans laquelle la pêche s’était engagée et à construire de nouveaux récits autour d’une pêche artisanale et respectueuse de l’écosystème marin et des acteur·ices qui en dépendent. Ces récits supposent de lutter contre le capitalisme comme règne de la marchandisation des êtres vivants et de déplacer la focale sur les relations qui se tissent entre les individus qui cohabitent sur ce territoire15.

La recherche, en intégrant dans sa pratique les savoirs expérientiels et experts des pêcheurs, doit pouvoir trouver des solutions actionnables16 et accompagner la transformation du secteur et des métiers. Les pêcheurs ajustent déjà leurs pratiques de pêche et diversifient leurs activités économiques quand cela est possible. Certains de la prud’homie sont en parallèle propriétaires d’un restaurant pour assurer une meilleure maîtrise du prix et valorisation du produit de leur travail. Collectivement est aussi né le projet d’une conserverie locale qui permettrait de garantir la vente de poisson à toutes saisons et à prix fixes. Huit recettes confectionnées ont déjà été testées et seront normalement vendues à l’office du tourisme de Palavas-les-Flots. Il serait nécessaire de prolonger les recherches sur les impacts des changements traversés par le secteur de la pêche encore peu connus. Du côté des pêcheurs, il s’agit de comprendre les mécanismes de transformation des carrières de pêcheurs et les stratégies de diversification professionnelle, au regard des inégalités et des conflits d’usages des espaces marins que ces transformations pourraient entraîner. Du côté des mangeurs, il s’agit de comprendre les mécanismes de consommation des aliments issus de la mer dans un contexte de réduction des budgets alimentaires et de la rareté et cherté de ces aliments.

Les images présentes dans le film, issues d’une sortie en mer et d’une interview à la prud’homie, correspondent à deux moments et espaces singuliers mais qui reflètent somme toute une réalité juste du quotidien et des défis qui sont affrontés par le protagoniste du film. Ces images révèlent un lien direct et organique avec la mer, qui se prolonge par un engagement dans la prud’homie. La vidéo a été intentionnellement construite pour que s’établisse un lien sensible et empathique avec le protagoniste. C’est en tissant ces liens17 entre pêcheurs et consommateurs que peuvent naître de nouveaux rapports à la mer, à la pêche et à tout ce que nous mangeons qui en est issu.

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    1

    Nous remercions Thomas Lumbreras pour sa disponibilité et nous avoir ouvert les yeux sur une filière alimentaire peu présente dans l’espace public, ainsi que ses collègues de la prud’homie engagés à transformer la pêche.

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    2

    Une prud’homie est une corporation de métiers en Méditerranée constituée d’une communauté de patrons pêcheurs qui exercent dans la circonscription prud’homale définie par le décret n°93-56 du 15 juillet 1993. La prud’homie a pour mission de faire régner une discipline de cohabitation de bonnes pratiques sélectives de pêche et de répartition équitable des ressources halieutiques, conçues alors comme un bien commun. Celle de Palavas-les-Flots officie de Frontignan à la Grande Motte et comprend huit étangs dont l’étang de l’Or et le complexe des étangs palavasiens.

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    3

    Lucie Gillot« [Mer] La pêche entre deux eaux », Sésame, La mission Agrobiosciences-INRAE, 10 décembre 2020.

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    4

    Comité des pêches, Panorama de la pêche française.

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    5

    Nastassia Reyes, Serge Bahuichet et Jean-Dominique Wahiche, « Quelle définition des “petits métiers” de la pêche ? » Revue d’ethnoécologie [en ligne], n.° 7, 2015 ; consulté le 12 novembre 2025. https://doi.org/10.4000/ethnoecologie.2221

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    6

    François Doumenge, « Un type méditerranéen de colonisation côtière : Palavas », Extrait du Bulletin de la Société Languedocienne de Géographie, Tome XXII, Fascicule 1, janvier-juin, 1951.

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    7

    Delphine Rauch, Les Prud’homies de pêche à l’époque contemporaine (1790-1962) : la permanence d’une institution hybride en méditerranée française, thèse de doctorat en droit, Nice, 2014.

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    8

    Quantité totale d’activité de pêche sur les lieux de pêche pendant une période donnée, souvent exprimée pour un type d’engin spécifique, comme le nombre d’heures de chalutage ou d’hameçons posés par jour.

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    9

    Correspondent à des engins passifs qui piègent les espèces ciblées (casiers, filets fixes, palangres calées).

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    10

    La rédaction d’une réglementation est en cours à la prud’homie des patrons pêcheurs de Palavas-les-Flots.

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    11

    Seulement 1,4 % des actifs de cette profession sont des femmes.

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    12

    Un sur Carnon, un sur Palavas-les-Flots, un sur Frontignan, et un sur les étangs.

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    13

    Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer.

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    14

    Convention industrielle de formation par la recherche.

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    15

    Philippe Descola, Politiques du faire-monde, Paris, Seuil, 2025.

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    16

    Évelyne Lhoste et Pierre-Benoît Joly, « Chapitre 12. Les recherches participatives : une forme d’organisation alternative au système de recherche et d’innovation ? » in Amina Béji-Bécheur, Bénédicte Vidaillet et Fabien Hildwein (dir.), Organisons l’alternative ! : Pratiques de gestion pour une transition écologique et sociale, coordonné, Caen, EMS Éditions, 2021, p. 188-198.

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    17

    Marie Walser et Nicolas Bricas. « L’alimentation pour se relier aux autres »,in Nicolas Bricas, Damien Conaré et Marie Walser (dir.), Dans Une écologie de l’alimentation, Versailles, Éditions Quae, 2021, p. 43-55.

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    Pour citer cette publication

    Estelle Fourat ,Jean-Baptiste Sauret et Eva Jaouen, « « Petit métier, grande utopie ? » L’engagement d’un patron pêcheur dans la prud’homie de Palavas-les-Flots » Dans Tristan, Fournier (dir.), « Utopies nourricières », Politika, mis en ligne le 21/01/2026, consulté le 30/01/2026 ;

    URL : https://politika.io/index.php/fr/article/petit-metier-grande-utopie-lengagement-dun-patron-pecheur-prudhomie-palavaslesflots